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La librairie LMDP
Livres recensés depuis 2001 à la page lecture de notre revue.
Les auteurs de A à Z
Les recensions de 2001 à 2009.
Voici les livres recensés depuis janvier 2001 dans la rubrique livre du mois à la page lecture de LMDP. Certains méritaient d'être recommandés; mais pour d'autres nous avons exprimé des réserves, voire du désaccord; chaque fois en toute liberté et dans le respect de nos lecteurs.
Livres recensés
en 2001* en 2002 * en 2003 * en 2004 * en 2005 * en 2006 * en 2007 * en 2008 * en 2009 * en 2010
Présentation plus détaillée à partir de 2002!
2001
Janvier
Marie-Anne Couderc, Bécassine inconnue, préface de Jean Perrot, CNRS éd., 02.2000, 993BEF.
[Pour une histoire du féminisme...]
Février
Tzvetan Todorov, Mémoire du mal. Tentation du bien, Laffont, 356 p., 149FRF, décembre 2000.
[Les idéologies du 20e siècle...]
Mars
Nathalie Heinich, Comment peut-on être écrivain?, éd. La Découverte, coll. Armillaire, septembre 2000, 320 pages, 160FRF
[Pour saisir à la racine la pulsion de l'écriture...]
Avril
Michel Jarrety (dir.), Propositions pour les enseignements littéraires, PUF, 2000, 192 p., 98FRF
[Les réformes pédagogiques en procès...]
Mai
Bernadette Bricout (dir.), Le regard d'Orphée - Les mythes littéraires de l'Occident, Seuil, coll. Philosophie, février 2001, 18,29EUR
Juin
Naomi Klein, No Logo, la tyrannie des marques, traduit de l'anglais par Michel Saint-Germain, 566 p., Actes Sud / Leméac, coll. Essais littéraires, avril 2001, 24.24EUR.
Juillet août
Philippe Hamon, Imageries, José Corti éd., coll. Essais, mai 2001, 320 p., 140FRF
[Image et littérature...]
JANVIER 2002
François Laplantine et Alexis Nouss, Métissages. De Arcimboldo à Zombi, Pauvert, 2001, 44,50EUR.
Les auteurs: un anthropologue français et un linguiste canadien. Leur démarche fait penser à Michel Serres, à Emmanuel Levinas: célébrer le métissage comme accueil, écoute, accès à l'horizon de l'autre. Cela, par le biais d'un dictionnaire thématique qui ouvre, de A à Z, c'est-à-dire sans parti-pris d'exclusive - mais aussi sans prétendre à l'exhaustivité - des chemins de métissage. De quoi, pour chacun, "tisser", à la fois, un réseau de parentés et la trame de sa propre identité.
Et ainsi devenir pleinement soi-même, par le détour indispensable de l'ouverture.
FEVRIER 2002
Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, LGF, Livre de poche, nov. 2001, 480 p., 7,50EUR.
De A (Abbaye de Créteil) à Z (Zutistes), avec de multiples liens d'une rubrique à l'autre. Voilà qui pourra étoffer la "boîte à outils" de quiconque - élève ou professeur - explore le champ littéraire: courants, genres, écoles, sources, influences... Erudit sans pédantisme, facile à consulter. Pour former des lecteurs futés.
(Et vous avez vu le prix?)
MAI
2002
Marie-José
Mondzain, L'image peut-elle tuer?
Évoquer la magie de l'image, c'est souligner la force d'un média que chacun saisit à travers son vécu, ses peurs et ses désirs. Cette puissance émotive qui nous domine (l'image peut donc tuer?!), c'est par la parole que nous pouvons la transformer en "puissance de jugement". Là où l'émotion retient et enchaîne, la parole met à distance, prend ses distances! Eduquer à l'image, c'est "donner à chacun la liberté de son discernement".
JUIN 2002
Alain Finkielkraut, L'imparfait du présent, Gallimard, mars 2002, 283 pages, 17,25
Les enseignants de français découvrent en 1981 son Petit Fictionnaire illustré; et l'exploitent (avec excès parfois) dans des ateliers d'écriture. Livre de bonne humeur, qui contraste avec l'humeur grave, voire pessimiste, des ouvrages ultérieurs! Qu'on en juge par les titres: L'Humanité perdue, La Défaite de la pensée, La Mémoire vaine...
Journal de l'an 2001, sous forme de Pièces brèves, L'imparfait du présent dénonce la «décivilisation», le laxisme, l'inculture, la démagogie (et là, l'école en attrape!!!). Mais est-ce en jouant au gourou brillant, solennel et misanthrope, et surtout en versant dans la généralisation et l'outrance, qu'on se rend crédible?
JUILLET - AOUT 2002
Marcel V. Locquin, Quelle langue parlaient nos ancêtres préhistoriques?Albin Michel, 2002, 208 p., 14,25
Biophysicien, paléontologue, linguiste, informaticien... l'auteur part à la découverte des premiers langages articulés à partir d'un inventaire de quelque 30.000 énoncés dans 315 langues, et de l'observation du babil des bébés, ce qui lui permet de relever les combinaisons de phonèmes les plus fréquentes, et de retrouver par conjecture les fossiles phonétiques. On peut être déconcerté par les hypothèses du chercheur, mais on est frappé par la minutie et par la rigueur de l'enquête, par une pluridisciplinarité qui permet d'établir avec plus de force des liens de causalité. La méthode fascine peut-être davantage que les conclusions...
SEPTEMBRE 2002
Dominique Schnapper (avec Christian Bachelier), Qu'est-ce que la citoyenneté?, Gallimard, Folio Actuel, 2001, 320 p., env. 6 .
Comment concilier droits et devoirs, liberté et responsabilité, autonomie et solidarité...? Cet ouvrage nous aidera à traiter ces questions en classe, avec l'éclairage d'une mise en perspective historique, illustrée de textes d'auteurs (Aristote, Rousseau, Raymond Aron et quantité d'autres), de documents officiels (de la "Grande Charte de 1215" aux "institutions européennes" actuelles). Citoyenneté: "utopie créatrice" (p. 305), et donc toujours fragile, toujours à (r)affermir. L'école s'engage?
OCTOBRE 2002-11-04
Tiphaine Samoyault, Lintertextualité Mémoire de la littérature, coll.Nathan U, 128 p.
NOVEMBRE 2002
François Dubet, Le déclin de l'institution, Coll. L'épreuve des faits, Seuil, 2002, 428 pages, 22
Ils ou elles, enseignant(s)s, infirmier(e)s, médiateurs..., sont ce que Claude Javeau nomme quelque part des lubrifiants sociaux. Leur tâche, à leurs yeux, est de l'ordre de l'engagement, fondé sur une certaine part d'idéal, voire d'enthousiasme: "la vocation", comme on dit! Mais voilà, il y a aussi, pour définir, réglementer, unifier leurs tâches, la nécessaire prise en charge par l'institution "à la face sombre et au front obtus"! D'où, souvent, et de plus en plus, la tension entre celle-ci - en perte de crédibilité - et ceux-là, pris souvent d'un désir irréaliste d'autonomie.
DÉCEMBRE 2002
Bruno Blanckeman, Les fictions singulières, étude sur le roman français contemporain, Prétexte éd., coll. Critique, 2002, 174 p., 12
Professeur de littérature française à l'Univ. de Caen, l'auteur sen prend à une critique nostalgique qui mésestime la production romanesque du 20e s. finissant (Echenoz, Quignard, Ernaux, Modiano...) dont il apprécie, au contraire, la vitalité, la diversité, le travail du texte. Son livre comprend trois parties: fictions vives, fictions joueuses, fictions de soi. Cette dernière, où il confronte fiction et vécu et souligne la dérive du nombrilisme - intéressera l'enseignant qui veut amener ses élèves à réfléchir sur le rapport qu'ils entretiennent avec leur propre écriture.
Ce livre fait suite à Récits indécidables, 2000, Pr. Univ. du Septentrion, et formera un triptyque avec un ouvrage en préparation.
Janvier 2003
Sandrine Lefranc, Politiques du pardon, PUF, coll. Fondements de la politique, oct. 2002, 384 p, 2512
Prix 2002 du Jury de Philosophie, l'ouvrage condense une thèse de doctorat soutenue en 2000 sur les politiques de justice de transition pratiquées depuis les années 80 en Argentine, Chili, Uruguay et Afrique du Sud. Comment passer de la violence à la réconciliation, sinon par une "rhétorique du pardon dans un large éventail de textes: discours, débats, textes de loi, dépositions , par où se construit une entrée en légitimité. Autant de langages en action, dans des situations d'énonciation et des formes d'argumentation variées, à analyser en classe de français. Et ainsi, faire découvrir le pouvoir des mots, tantôt pour avilir l'homme, tantôt pour le remettre debout: un objectif capital de formation à la citoyenneté!
Février
2003
Michèle
Petit, Eloge de la lecture, Belin, coll.
Nouveaux mondes, septembre 2002, 160 p., 15.02
Elle
avait écrit naguère De la bibliothèque au droit de cité,
surtout pour revendiquer laccès gratuit des jeunes aux
bibliothèques, au nom du droit de tous à accéder au savoir, au
déploiement de limaginaire, au partage de la culture, au
développement de lesprit critique, à la connaissance de
soi de son irremplaçable singularité - aussi bien
quà louverture aux autres. Éloge de la lecture
est une récidive, où elle cite des témoins de divers milieux
sociaux, et souligne la responsabilité de lécole dans la
formation de lecteurs éclairés. Prenons-en de la graine !
Mars
2003
Thomas
Pavel, La pensée du roman, Gallimard,
coll. Essais, févr. 2003, 22,50
Vaste panorama : le roman dans
lensemble de lEurope et même au-delà, et depuis les
fictions de lAntiquité jusquà nos jours !
Léude porte moins sur lécriture que sur la représentation
(la pensée...) de la fiction : distance ou
proximité par rapport au réel, au milieu, au vécu. Autre
originalité, lauteur distingue subtilement les initiateurs
qui ne sont pas nécesssairement les meilleurs, les plus reconnus
dans une forme quils créent ou renouvellent, et
dautre part les grands auteurs... par exemple,
Huysmans par rapport Proust.
Français dorigine roumaine,
lauteur enseigne la littérature à Chicago.
Avril 2003
Michel Barlow, Lévaluation scolaire, mythes et réalités, coll. Pédagogies, dir. Philippe Meirieu, ESF éd., janvier 2003, 192 p. 22,70
Une pratique correcte de lévaluation scolaire prend appui sur une relation singulière chaque élève est unique ! - moins soucieuse de juger le passé que de construire lavenir. Elle évite donc toute forme de domination, voire dintimidation, dans un rituel qui la pervertirait en bureaucratie, voire en procédure judiciaire. Lélève considère alors lenseignant comme cheminant avec lui et pour lui, et faisant sur lui le pari dune réussite, si modeste soit-elle.
Homme de terrain il a enseigné au collège, au lycée, à Lyon II, à lInstitut Supérieur de Pédagogie de Paris... lauteur nous rappelle que la pédagogie est dabord une éthique.
Mai 2003
David Mc Neil, Quelques pas dans les pas d'un ange, Gallimard, 2003, 152 pages, 14,50.
Fils de Marc Chagall, citoyen russe naturalisé français, et d'une mère anglaise, il a pris le patronyme de son oncle, ne voulant pas tirer avantage de la célébrité paternelle... Mais David aime Marc! Avec ferveur! Et il lui dédie ce livre, un mixte savoureux de souvenirs et de fictions, où le père n'est jamais nommé autrement que papa. Une découverte, pour ceux qui ne le connaissent que comme le créateur de chansons célèbres, Mélissa pour Julien Clerc, J'veux du cuir pour Alain Souchon, Souvenez-vous, Louisa pour Yves Montand... La découverte d'un homme "vrai", ennemi de l'esbroufe et du narcissisme, jongleur de mots et témoin lucide de son époque.
Juin 2003
Catherine Millet, Riquet à la Houppe, Millet à la loupe, Stock, mai 2003, 96 p., 7,03
Le projet de l'éditeur: mettre côte à côte le conte de Perrault et sa réécriture! Belle illustration du fait que l'écriture s'approprie le cliché du conte (ce qu'indique le titre paronymique) pour s'en échapper en y mettant son propre style; car il y a toujours un écart entre le vécu et le conte: la vie contredit le conte.
Réécriture que traverse la question sur beauté et laideur et où l'auteure se place sous la loupe du lecteur-voyeur.
C. Millet dirige ArtPress et a publié chez Flammarion en 1998 L'art contemporain en France - 343 p.
Même collection: Christine Angot, Peau d'âne, mai 2003
Juillet-août 2003
Bernard Stiegler, Passer à l'acte, Galilée, juin 2003, 80 pages, 13,06
Pour être un jour passé à l'acte, l'auteur a écopé de cinq ans de tôle, de 1978 à 1983. Ce qu'il écrit ici n'est pas la chronique d'un crime et d'une incarcération; c'est le récit d'un autre 'passage à l'acte' qui continue à s'opérer de jour en jour et qu'il appelle "mon devenir-philosophe": de la transgression à reconstruction de soi.
En filigrane, l'image de Socrate, son maître lointain, prêt à philosopher à mort.
Régis Debray, Le feu sacré - Fonctions du religieux, Fayard, avril 2003, 400 pages, 22,10
Les enseignants connaissent sans doute son rapport L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque (Odile Jacob, 2002) établi à la demande de Jack Lang. Le fait est là, à la fois massif et subtil: la réalité de l'homo religiosus; une réalité à considérer sans préjugés, parce qu'elle est dans la mémoire et les pratiques communes, et aussi - voilà qui est original dans Le feu sacré - parce qu'elle peut éclairer notre perception du profane.
Septembre 2003
Laurent Gervereau, Histoire du visuel au XXe siècle, coll. Points Seuil, mars 2003, 544 p., 10,55.
"Le poids des mots, le choc des photos"... Le décodage idéologique du texte gagne certainement à être pratiqué en parallèle avec celui de l'image: nos élèves, en effet, ne sont-ils pas bien davantage - et souvent à leur insu - sous le coup du visuel...? Il s'agit de mesurer quelle est la prise de pouvoir de celui-ci dans le champ de la politique, de la consommation. Dans un décryptage d'images qui va de Dreyfus à l'impérialisme de la télévision, l'auteur donne une leçon d'humanisme et de rigueur de méthode.
Octobre 2003
Le partage des savoirs * XVIIIe-XIXe siècles, Collectif (Lise Andries, Gilles Denis, Andreas Gipper, Florence Lotterie et al.), , Pr. univ. de Lyon, coll. Littérature et idéologies, 09.2003, 294 p. 22,10
Les auteurs remontent au rêve encyclopédique de Diderot et d'Alembert pour observer comment, depuis les années 1750, la transmission du savoir, surtout scientifique, s'opère dans et par la littérature. Cette pédagogie par la lecture répond au credo d'une société émancipée par la science, à l'intérêt pour le 'personnage homme de science', héros de Balzac, de Zola, de Jules Vernes, jusqu'aux ingénieurs, aviateurs, informaticiens de nos romans d'anticipation. Elle apparaît aussi dans le rôle 'instructif' assigné à la description: on en apprend sur cent domaines, mine, banque, pêche en haute mer, architecture, médecine, astronautique...
Novembre
2003
Michel Schneider, Morts imaginaires, Grasset, Prix Médicis de l'essai 2003, 19
De Montaigne à Truman Capote (Dumas, Nerval, Marcel Schwob, Baudelaire, Rilke, Nabokov...): des écrivains de toutes sensibilités nous introduisent dans une réflexion sur la mort, non pas à partir d'un 'mot de la fin', qui serait ultime message ou ultime clin d'oeil, souvent imaginé après coup, et tellement dérisoire et anecdotique... mais à partir de leur oeuvre elle-même, dont le langage dévoile en clair ou en filigrane une approche de la mort en même temps qu'elle parle de la vie. Présence de la mort dans le langage! Voilà un ouvrage d'une brillante érudition, tout proche de l'intime des auteurs, et qui se lit comme une confidence sereine et grave.
Décembre 2003
Philippe Breton, La parole manipulée, La Découverte, rééd. 2000, 224 p., 7,50.
Intox, désinformation, amalgame, simplification, séduction idéologique, pénètrent masqués dans les discours guerriers, racistes, populistes. Et certaines publicités ne sont pas en reste! Il faut résister en démasquant: enjeu capital pour l'institution scolaire qui forme à la liberté - et il n'est pas de liberté sans clairvoyance. Chercheur au CNRS de Strasbourg, l'auteur inventorie les ressorts de la manipulation dans un ouvrage à la fois rigoureux, dense et clair. Excellent outil pour l'enseignant!
Référence
Bibliothèque 27 Septembre: *F9985 A/20*
Janvier 2004
Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, coll. "Biographies N.R.F.", Gallimard, 2003, 743 p., 31,50
Victor Martin-Schmets, secrétaire de rédaction de Que vlo-ve?, bulletin international des études sur Apollinaire, nous confie son appréciation.
Ce livre est merveilleux par sa précision biographique et par son écriture. Il fallait oser affronter le monstre Michaux en termes de biographie et de rapprochement entre le poète et l'homme, dans une langue d'une modernité étonnante; ce n'est pas le style habituel du genre. Martin est d'ailleurs à la fois écrivain et professeur d'université. C'est rare. Le biographe a réalisé un chef-d'oeuvre et je n'imaginais pas qu'il aboutît à un pareil résultat. Il y avait longtemps que je n'avais plus lu une biographie intéressante. Sa lecture n'est pas toujours facile, mais ne sont-ce pas les livres les plus difficiles à lire (quand ils sont bons) qui sont les plus enrichissants?
Février 2004
Thierry Maricourt, Ateliers d'écriture: un outil, une arme, L'Harmattan, octobre 2003, 278 p., 16,15
L'écriture, il connaît! Il l'enseigne à Arras à l'école d'éducateurs, aux détenus de Lioncourt, aux gens du voyage, en CM1, en CM2, en 6e, aux ados ou adultes de Chaumont, de Lille, de Doullens, ces derniers - aimable provocation! - se prénommant les Sauvageons.
Les milieux défavorisés, il connaît: il est né dans le quartier des 4000 à la Courneuve ... Et sait donc de quoi et de qui il parle. Faire écrire sans écrire lui-même, pas question! Se mettre dans la peau des apprenants, faire émerger du groupe des idées et des consignes d'écriture: indispensable!
"Je veux que les gens se réapproprient leur vie. (...) L'écriture leur permet de se remettre debout."
Mars 2004
Lucien X. Polastron, Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des Bibliothèques, Denoël, janvier 2004, 432 p. 20,90
Ça s'est passé à Bagdad en 2003 lors de la "libervasion" anglo-américaine de l'Irak: musées et bibliothèques saccagés. Une page sombre de plus dans la longue chronique des richesses culturelles anéanties. L'auteur, éminent sinisant et arabisant, spécialiste de l'histoire du papier et de la calligraphie, énumère les désastres: Alexandrie, Rome, Ctésiphon, Bagdad (1258 par les Mongols, puis 2003), Inquisition, réforme Luthérienne, Louvain (16 mai 1940), Dresde, Sarajevo (1992)... ruines fumantes de trésors sans prix. On partage évidemment l'émotion indignée du savant. Mais on le suivra moins sans doute quand il s'en prend durement à l'édition numérisée qui menacerait, selon lui, la production 'papier'.
Avril
2004
Pierre Jourde et Eric Naulleau, Le Jourde & Naulleau. Précis de littérature du XXIe siècle, éd. Mots & Cie, 216 p., 13, 50 .
Paru début 2004, mais daté du 1er avril 2004.. (tiens, tiens!), voilà un décoiffant pastiche des Lagarde & Michard qui hantèrent les lycées de France et d'ailleurs. Alexandre Jardin, Bernard-Henry Lévy, Madeleine Chapsal, Philippe Labro, Philippe Sollers et quelques autres sont épinglés, objets de farfelus curriculums, questionnaires, sujets de devoirs, avec leurs corrigés.
P. Jourde enseigne à Grenoble III, a publié entre autres La Littérature sans estomac (Prix 2002 de la critique de l'Académie française). E. Naulleau est co-auteur avec P. Jourde de Petit déjeuner chez Tyrannie (2003).
Mai 2004
Claude Mesplède (dir.), Dictionnaire des littératures policières, éd. Joseph K., 2003, 2 vol. (1800 p.), 50 chacun.
Son érudition en matière de polar est incontestable! Déjà en 1982, son Voyage au bout de la nuit noire inventoriait pas moins près de 800 livres ou films policiers. Ici, plus de 2000 écrivains nous sont présentés. C'est le travail énorme d'un passionné, capitaine d'une brillante équipe de quelque 70 collaborateurs.
Alain Créhange, Le pornithorynque est un salopare, Dictionnaire de mots-valises, éd. Mille et Une Nuits, 2004, 2,50 .
Il y aura toujours un grincheux qui dira A quoi bon y perdre son temps, ne sachant pas qu'exercer la créativité lexicale éclaire la réflexion sur la langue, affine la sensibilité poétique, favorise l'indispensable prise de distance par rapport au réel. Vous n'avez pas de sou? Ouvrez http://perso.wanadoo.fr/alain.crehange
Juin 2004
Anne Cauquelin, L'Exposition De Soi : du journal intime aux webcams, EsHel éd., coll. Fenêtres sur..., 2003, 96 p., 15
Nous existons dans le regard de l'autre. Berkeley, l'évêque philosophe irlandais, a exprimé cela dans une formule saisissante: Esse est percipi.
L'écriture est miroir de soi, une façon d'advenir à soi-même, d'exister dans son propre regard; et c'est particulièrement intense dans l'écriture de soi qu'est le journal intime, même s'il n'est pas publié. De cet écrit à l'exhibition des blogs et des webcams, il y a un lien, une continuité, qu'Anne Cauquelin étudie avec le regard éclairé du philosophe et du sociologue!
Ces pratiques proliférantes de dévoilement sur la toile ne seraient-elles pas, en définitive, un moyen de vaincre le doute sur son existence?
Juillet 2004
Paul Ricoeur, Sur la traduction, Bayard éd., 2004, 120 pages, 9,90
Traduire, étymologiquement: mener au delà, c'est-à-dire, par le biais d'une autre langue, guider le lecteur vers un autre univers de pensées et de représentations. Le travail de traduction est doncde rendre communicables l'une à l'autre des cultures: c'est bien plus qu'un problème - verbal - de 'traductologie', c'est un projet d'hospitalité, d'ouverture, de fraternité.
Paul Ricoeur - pas étonnant pour qui connaît ce familier de la Bible! - nous ramène ici aux origines de l'humanité telles que la Genèse nous les expose, notamment au récit de la tour de Babel: la contrepartie de la disperson et la confusion, c'est précisément... la traduction, l'accès à l'autre, accueil et reconnaissance de l'autre... Ce que l'auteur rapproche du récit de Caïn et Abel où il apparaît que la consanguinité n'est plus le principe de la fraternité, mais que celle-ci est à construire: vaste chantier, sans cesse relancé!
Août 2004
Philippe Turchet, Codes inconscients de la séduction, éd. de l'Homme, 2004, 188 p, 18
Attention: il y a dans votre cerveau des commandes qui régissent vos gestes, votre mimique... Le corps est donc, sans doute à votre insu, porteur de sens. Et la synergologie, c'est ça: une méthode de lecture du langage non-verbal inconscient.
Corps porteur de sens, mais aussi porteur de séduction!
Attention, donc: votre visage peut être séducteur, ou séduit, votre main peut tracer sur le visage des signaux clairs; surveillez aussi vos coudes et vos poignets!
Fondateur de la synergologie, Philippe Turchet nous montre sur son site Internet quelques mini-vidéos destinées à entraîner votre adhésion... Mais vous vous prenez pour raisonnable et vous êtes sceptique. Vous n'avez peut-être pas entièrement tort.
Septembre 2004
Michel
Adam, Essai sur la bêtise,
On peut avoir pitié de la bêtise. Il y a en effet des imbéciles heureux qui savent vivre de peu; entendons: de peu d'intérêt et d'appétit pour élargir l'éventail de leur connaissance. Ils aiment les idées simples; leur bonheur est d'être sourds.
On doit avoir peur de la bêtise: la méchanceté - et bien vite l'oppression - naissent du refus de confronter son savoir au savoir d'autrui. Méfions-nous donc de celui qui ne doute de rien, et pour qui tout va de soi.
Michel Adam, brillant philosophe (il est le spécialiste incontesté de Malebranche), sait allier rigueur, émotion et humour dans l'approche de la bêtise. Mais il nous invite aussi à rentrer en nous-mêmes: en chacun de nous est tapi un imbécile heureux en puissance. Ceci fait écho au G???? sa?t?? de Socrate: savoir débusquer en soi ce qui pourrait nous rendre bêtes et méchants! Il y faut de la modestie.
Octobre
2004
Christian Krumb, L'âge d'or du tableau noir, Les Belles Lettres, 2004, 472 p., 24
L'auteur a d'excellents atouts pour présenter cette anthologie de textes littéraires sur la communale des 19e et 20e siècles - de Condorcet à Jules Ferry: il est historien, il connaît les ados en décrochage pour qui il anime des ateliers de lecture-écriture.
Les auteurs convoqués sont de tous bords, de toutes régions: Chateaubriand, Flaubert, A. Daudet, Renan, Lavisse, Vallès, Alain-Fournier, Pergaud...
Sous la petite histoire des communales, la Grande Histoire: le projet de citoyenneté républicaine souvent teinté d'anticléricalisme, de patriotisme revanchard après 1870.... Et, du côté des souvenir d'enfance: la nostalgie des rêves, des espiègleries.
Voilà un document propre à ébaucher une histoire du regard sur l'école, et - pourquoi pas! - de confronter ce regard à celui des élèves d'aujourd'hui.
Beau
sujet pour un débat en classe!
Novembre
2004
Lise Gauvin, La fabrique de la langue, Seuil, coll. Points-essais/Inédits, 352p., 2004, 10
Le
livre n'est pas à proprement parler l'histoire de la langue
française mais plutôt celle des rapports entre celle-ci et la
littérature: comment les écrivains - du moyen âge à
aujourd'hui - ont-ils considéré leur usage de la langue, entre
purisme et liberté créative, entre conformité et
transgression.
Peut-être en raison même de sa position hors de l'hexagone, la
linguiste québecoise qu'est Lise Gauvin est-elle bien placée
pour voir comment de nombreux auteurs ont comme 'mis en scène'
la vie de la langue, ont littérarisé (ce verbe revient
quelquefois sous sa plume) les langages de leur époque. Quelques
privilégiés dans son analyse: Rabelais, Hugo, Céline,
Queneau..., et surtout - pour d'heureuses découvertes! - les
auteurs d'aujourd'hui, belges (au passage, un joli hommage à
J.-P. Verheggen!), suisses (Ramuz...), québecois (Tremblay...),
créoles (Glissant...), africains (Khatibi, Ahmadou Kourouma...).
Décembre
2004
Michel Serres, Rameaux, Le Pommier éd., 2004, 240 p., 22
Michel
Serres aime parler en images pour donner saveur à ses propos sur
l'éducation, la vie en société, la recherche scientifique, le
bonheur, la souffrance... Deux images, tout particulièrement,
éclairent son exposé: celle du rameau, qui figure à la
fois enracinement et aventure, richesse et fragilité, et aussi
diversité dans la multiplicité: aucun rameau pareil à l'autre!
D'où le pluriel du titre. Chaque humain est unique. Et aussi
l'image de la bifurcation, métaphore du cheminement et du
métissage sans lequel l'humain aboutit à l'impasse: Fonds
ton âme en tant d'appartenances qu'une nouvelle culture ne
t'effraiera pas.
Michel Serres refuse une philosophie formatée, limitée
à l'analyse et au commentaire: "C'est un corset
qui empêche d'inventer."
Inventer en multipliant les horizons de la recherche (il est
un fervent défenseur de la pratique interdisciplinaire)! Pas
étonnant qu'il voie ses modèles dans Jules Verne et dans...
Tintin, héros avides de découverte et d'explication.
Janvier
2005
Thierry Legay et Laurent Raval, 500 jeux avec les mots, Larousse, 2004, 415 p., 19
Dangereux, ce titre! Car il est des enseignants pour qui tout jeu est exclu de la pratique pédagogique: «Perte de temps, disent-ils; pas question de faire l'amuseur Ce livre, pas pour nous!»
C'est mépriser Rabelais, pour qui le jeu est occasion d'apprendre. Que de choses à observer dans le fonctionnement de l'anagramme, de l'anaphore, de l'homophonie, du zeugme, de la périphrase, de la paronymie...: l'occasion de fixer des notions et de développer des capacités en matière de lexique, de stylistique, de syntaxe, d'orthographe.
En outre, dans le jeu de la langue, l'idéologie pointe vite le bout de son nez: nos élèves y mesureront le poids des mots (Prendre la parole, c'est prendre le pouvoir.) Pour former des citoyens éclairés et agissants, ce jeu vient donc bien à propos.
En résumé: 110 entrées, d'abécédaire à zeugme, 500 jeux avec leurs solutions, des dizaines d'auteurs et artistes cités comme témoins.
Un cadeau à s'offrir pour 2005!
Février 2005
Elie Wiesel, Le temps des déracinés, Seuil, coll. Points, 2004, 314 p.
Qui ne connaît ces lieux sinistres: Auschwitz, Treblinka, ghetto de Darawosk, goulags, cachots franquistes, Budapest sous les SS puis sous les chars soviétiques, charniers de Bosnie ou du Rwanda? Et demain, quels autres lieux?!
Par le détour de la fiction, on revit avec quelques rescapés la fureur exterminatrice qui les a marqués à vie, les a voués l'errance, de Vienne à Paris, au Maroc, à New York: Diego, Bolek, Iasha, Shalom, Gad et surtout Gamliel, héros du roman, qui se confie à son livre secret. "Aucun d'eux n'oubliait son passé d'immigré à la recherche d'un paradis perdu. Ils aimaient se rencontrer pour célébrer la solidarité des déracinés et la divinité du rire." (p. 162)
Tout petit, Gamliel a perdu père et mère envoyés au camp de la mort; Ilonka, chrétienne de Budapest, a pris le bambin sous sa protection: Gamliel est devenu Peter pour 'faire baptisé'. Ça commence comme ça... Et la quête avide de Gamliel sera de retrouver Ilonka. Ne serait-ce pas elle, cette H
Mars 2005
Chistiane Chaulet-Achour (dir), Les 1001 nuits et l'imaginaire du XXe siècle, L'Harmattan, janv. 2005, 248 p., 21
Ali Baba et les quarante voleurs, Aladin et la lampe merveilleuse, Sindbad le Marin... ces récits, et bien d'autres, tirés des Contes des Mille et Une Nuits, hantent l'imaginaire européen, depuis qu'Antoine Galland en entreprend la traduction au début du 18e siècle (1704-1717). Une équipe d'universitaires dirigée par une éminente spécialiste de la littérature arabe et des écrits de femmes analyse la dimension intertextuelle de ce chef-d'oeuvre du conte oriental. Réminiscence, remémoration, clin d'oeil, réemploi, parodie... les traces sont multiples et multiformes, aussi bien dans les genres nobles (voir par exemple les nombreuses traces de la caverne d'Ali Baba dans A la recherche du temps perdu) que dans le champ de la BD, du cinéma, de la musique. Voilà un excellent ouvrage, où l'enseignant de français découvre quantité de pistes à proposer à ses élèves pour leur faire découvrir ce ressort constant de toute littérature qu'est l'intertextualité.
Avril
2005
Alberto Manguel, Pinocchio et Robinson: pour une éthique de la lecture, Escampette éd., 2005, 80 p., 12.
Merci à l'éditeur! Il a eu le flair de regrouper dans un petit livre trois textes précieux d'un expert de la lecture: Comment Pinocchio apprit à lire [...mais ne devint pas lecteur], La Bibliothèque de Robinson [l'exploration comme métaphore de la lecture], Vers une définition du lecteur idéal.
Il ne suffit donc pas de savoir lire, il faut devenir lecteur! C'est-à-dire explorateur, le texte n'étant là que pour accéder à un labyrinthe d'allusions, de citations, de clins d'oeil, de souvenirs.
Lire, c'est alors relire, converser, échanger, être attentifs à la voix des autres.
L'enseignant de français - de la maternelle à l'Université - trouvera dans cet ouvrage de quoi construire de tels lecteurs.
Mai
2005
Alain Joannès, Communiquer par l'image, Utiliser la dimension visuelle pour valoriser sa communication - Dunod, 2005, 224 p., 24 .
Journaliste,
conseiller en communication, l'auteur fait part de sa pratique et
surtout de ses réflexions sur la valeur référentielle et
symbolique de l'image, surtout de l'image de marque dont il
analyse des dizaines d'exemples: comment s'associent, pour
engendrer l'image, le projet de l'entreprise et l'expertise du
'créatif'. L'image informe, prend en compte l'imaginaire, les
affects, la mémoire individuelle ou collective: autant de
paramètres variables d'une culture à l'autre. L'auteur regrette
que l'image soit souvent sous-exploitée, notamment dans les
médias francophones; il déplore tout autant le peu d'effort
déployés dans l'éducation
Juin
2005
Pierre Schoentjes, Poétique de l'ironie * Seuil, coll. Essais, 2001, 348 p., 8.80
L'ironie existe, tantôt subtile et délicate, tantôt amère et dévastatrice... mais comment définir la posture et le langage de celui qui pratique ce genre multiforme?
L'ironiste serait un idéaliste en ce qu'il croit à la perfectibilité de l'homme dans un double mouvement de distanciation et de foi, de blâme et de louange (p. 87), poussé par la nostalgie d'un monde idéal (p. 248). Il affectionne la prétérition, l'épitrope, l'hyperbole, l'antiphrase... et autres figures créant un écart entre le dit et le signifié, sollicitant la vigilance du lecteur. L'ironie (voyez le titre!) apparaît donc comme une p???t??? - "travail et jeu" sur le langage; elle relève du ludique et son sérieux est celui du jeu (p. 212).
Le professeur de français en quête de fondements théoriques, de repères historiques, de documents textuels (d'Aristote à Raymond Queneau...), tirera grand profit de ce remarquable essai, assorti d'une bibliographie de quelque deux cents ouvrages.
Bibl.Espace27Septembre:F9431A/467
Juillet-août 2005 * Six livres pour vos grandes vacances
Idéologies en tous sens... Eveiller chez lélève la vigilance et lesprit !
Lectures sérieuses pour vos vacances
(dont nous avons à dessein varié les genres: essai, récit, pamphlet, lexicographie..., et les horizons: France, Roumanie, Allemagne...)
Victor Klemperer, Lti, [Lingua tertii imperii] La langue du IIIe Reich, Pocket éd., coll. Agora, 2003 (rééd. de la version de 1947), 375 p., env. 10.
Comment une idéologie s'est développée dans une façon de manier le langage, de répandre, d'accréditer des "façons de dire" et de juger. Le poids des mots...! L'auteur: né en 1881, fils de rabbin, professeur à l'Université de Dresde, destitué de son poste en 1935, devient simple manuvre. Son journal, établi depuis 1933, est un document essentiel pour l'histoire du nazisme. (L'édition de 1996 est disponible à la Bibliothèque Espace 27 Septembre de la Cté fse de Belgique: F 31878 B/21)
Yves Michaud, Chirac dans le texte, Stock, 2004, 200 p., 21 .
Une lecture... plutôt critique des discours et déclarations politiques de Jacques Chirac depuis 1967, par un philosophe engagé, fondateur de l'Université de tous les savoirs.
Hélène Risser, L'Audimat à mort, Seuil, 2004, 270 p., 15.20 (pour les prisonniers de la télé!).
La tentation de divertir plutôt que d'informer...
Constantin Salavastru, Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, L'Harmattan, févr. 2005, 217 p., 19
[la complicité entre l'art de parler et l'art de gérer]. Existe en version e-book. Spécialiste de la rhétorique contemporaine et de son emploi par le pouvoir, son expérience est surtout celle d'un Roumain ayant subi le régime et les armes de propagande de Ceaucescu: complicité entre art de parler et art de gérer.
Thérèse Mercury, Petit lexique de la langue de bois, L'Harmattan, 2001, 199 p., env. 17 (téléchargeable: 8.)
Jean-Paul Nozière, Maboul à zéro, Gallimard jeunesse, coll. Scripto, 157 p., 8, 2003.
Récit contre le racisme. Pour lecteurs adolescents. Comment intéresser les jeunes à la politique.
Septembre
2005
François Dubet, L'école des chances. Qu'est-ce qu'une école juste ?, Seuil, 2004, 11
Il faut le reconnaître: les propos et les pratiques de certains enseignants (peu ou davantage selon les lieux) entretiennent dans l'opinion publique une perception de l'école comme lieu de compétition... Et tant pis pour les vaincus!
Pour François Dubet, l'égalité des chances offerte à chaque élève est une exigence démocratique. Cela se fera par davantage de différenciation, de (re)connaissance et de valorisation des possibilités de chacun, d'aide au projet personnel du jeune, de concertation dans l'équipe éducative...
Tout cela ne nous rappelle-t-il pas que la pédagogie est aussi - d'abord - une éthique?
Octobre 2005
François Jost:
Comprendre la télévision * Armand Colin, coll. '128', 2005, 9
La Télévision du quotidien. Entre réalité et fiction * De Boeck-INA, 2004, 25
Il faut aider nos élèves à se former une attitude critique devant la petite lucarne. Mais comment faire? Ces deux études, d'un éminent spécialiste de l'image, pourront nous y aider, nous professeurs de langages divers, qui apprenons aux jeunes à distinguer esbroufe et consistance, information et conditionnement.
Faute de quoi, il y a grand risque de passivité, de crédulité : où en est, alors, cette citoyenneté responsable que nous devons développer chez nos élèves?
Novembre-décembre
2005
Marie-Louise Ténèze, Les contes merveilleux français - Recherches de leurs organisations narratives, éd. Maisonneuve & Larose, 2004, 164 p, 15.
Cet ouvrage, qui a reçu le Prix 2005 de l'Essai, tire parti de la classification des contes populaires de Aarne et Thompson (3000 contes répertoriés). L'auteure entreprend de vérifier si les 'fonctions' de Vladimir Propp (Morphologie du conte, 1928) peuvent s'appliquer aux contes merveilleux français. Une hypothèse assez séduisante est formulée au terme de son étude: celle d'une structure narrative en deux mouvements qui caractériserait un grand nombre de ces récits. Cette étude rigoureuse éclairera sûrement l'enseignant de français soucieux de faire découvrir la richesse de l'univers des contes.
Janvier 2006
Enzo Traverso, Passé, mode d'emploi - Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005, 14, 136 p.
Comment l'homme d'aujourd'hui remémore-t-il le passé, et y trouve appui pour construire ou rejeter une opinion, justifier ou blâmer un projet de société?
La réponse à cette question est le fil conducteur de l'ouvrage. Éminent analyste des mémoires nationales - France, Italie, Allemagne, pays anglo-saxons... - l'auteur souligne le rôle de historien, investigateur du passé ainsi que de la mémoire collective d'un peuple. La shoah n'est évidemment pas absente de son champ d'observation, ainsi que d'autres formes de fascisme ou de totalitarisme toujours bien vives dans nos souvenir, et susceptibles encore de menacer les démocraties.
Un livre riche et dense, qui sera bien utile à l'enseignant soucieux de montrer aux jeunes comment le passé reste à l'oeuvre dans les débats d'aujourd'hui!
page 58 :
On
arrive ainsi au paradoxe de la création dun musée
fédéral de lHolocauste, consacré à une tragédie
consommée en Europe, alors que rien de comparable nexiste
pour les deux expériences fondatrices de lhistoire
américaine que sont le génocide des Indiens et
lesclavage des Noirs.
février 2006
Dominique Bucheton & Jean-Charles Chabanne, Parler et écrire pour penser, apprendre et se construire - L'écrit et l'oral réflexifs, PUF, 2002, env. 24
Depuis les années 1990, la recherche théorique et les expériences sur le terrain mettent de plus en plus en évidence le rôle de la parole et de l'écrit dans les apprentissages scolaires et plus largement dans la construction de la personne. Ce qui frappe dans les relations d'expériences rassemblées par les auteurs pour illustrer leur propos, c'est le déplacement qui s'opère du domaine du linguistique au domaine de la relation (p. 7): penser, apprendre, se contruire, se font dans l'interaction, de bout en bout (p. 8). "Relation", "interaction"... l'accent est mis sur l'attention portée à la personne dans l'échange langagier. Il est salutaire de rappeler la nécessité d'aller bien au-delà d'un souci d'évaluation formelle!
François Bégaudeau, Entre les murs, Ed. Verticales, janvier 2006, 272 p. 16,9
C'est le livre d'un vrai prof dans un vrai collège: il enseigne le français dans une 4e du 19e en ZEP! C'est la rentrée et le voilà, pour un an, entre les murs, face à 25 ados. Lui, le lettré; eux, usagers d'une langue dont il reconnaît la richesse, la force d'expression. Lui, dans sa gauloisitude, comme l'ensemble des collègues; eux, de souches diverses, arabe, noire, asiatique... française parfois. Lui, le lecteur expert; eux, pour qui les livres sont plutôt affaire de gonzesse. Quelle sera sa capacité de résistance? Résister, sans se draper dans l'indignation, dans la distance, mais en assurant le contact, la proximité, l'écoute; et savoir surtout que l'infini est possible par la parole.
Voilà un témoin, un vrai. Et c'est pour cela que son propos - subjectif forcément, partial peut-être - intéressera les collègues que nous sommes.
Avril 2006
Jean-Claude Guillebaud, Le goût de l'avenir, Seuil, 2003, 360 p., 21,50
L'avenir se décide au présent, et c'est une question de choix et de refus! On songe à Antigone, rejetant l'ordre établi par Créon: récuser toute idée de fondements, de valeurs communes ou de dignité de l'homme ne revient-il pas à désarmer, par avance, les futures Antigone qui pourraient se dresser contre l'injustice "légale" de l'ordre établi? (p. 99).
L'auteur plaide pour un humanisme d'ouverture (je suis redevable à l'autre de ce que je suis - p. 123), de tissage de liens (ce qui n'a rien à voir avec les liens hertziens du loft intersidéral! v. p. 140), d'insoumission aux vendeurs de désirs, aux camelots de l'épanouissement de soi (p. 280), et surtout de rejet de cet inespoir - le mot est d'Albert Camus (v. p. 341) - résigné à l'inéluctable, écartant l'idée que l'homme puisse être le maître de son destin.
Or, le propre de l'homme est la volonté! Il ne sait vivre et penser qu'en avant de lui-même (p. 356).
Mai 2006
Chantal Foucrier, Les Réécritures littéraires des discours scientifiques, textes présentés par -, Michel Houdiard éd., janvier 2006, 375 p., 30.
Professeur de littératures comparées à l'université de Rouen, elle publie ici les résultats du colloque tenu en 2001: au total 31 études.
C'est une observation des mécanismes d'écho, de réemploi, de connivence ou de tension entre sciences et littérature, entre les cultures, entre les époques.
Pour
nous, enseignants de français; c'est surtout une imposant
aperçu de textes, de l'Antiquité à nos jours. Preuves à
l'appui, nous voyons comment l'imaginaire peut se nourrir du
discours sur le réel, le mesurable, le codifiable. Quelques
exemples, pour une mise en appétit: d'Aristote à Virgile,
l'élevage des abeilles - Sade interprète de la science
matérialiste - Marivaux et le sensualisme - Flaubert lecteur du
Docteur Savigny - de la clinique au roman chez Huysmans - la
science dans Le pendule de Foucault...
Comment sciences et littérature questionnent le monde et son destin: c'est sans doute le précieux fil conducteur de cet imposant ouvrage.
Juin 2006
François Dosse,
Le Pari biographique - Écrire
une vie,
C'est un livre savant - au sens
sympathique du terme - c'est-à-dire ni pédant ni jargonnant,
mais érudit, rigoureux, et d'un style agréable. De Plutarque à
nos jours, la réflexion porte sur le côté pari du texte
biographique: pari du choix éclairé entre reportage et
écriture littéraire, entre parti-pris et objectivité.
L'auteur observe également les
raisons de l'intérêt croissant d'un vaste public pour la
biographie. Et pourquoi? Besoin d'un héros à qui s'identifier,
à introduire dans son Panthéon personnel? Désir de découvrir
et de comprendre une époque à travers ses acteurs ? Ce
'produit' se vend bien! Et cela tente un auteur, journaliste ou
romancier, Jean Lacouture ou André Maurois, par exemple...
Cet excellent ouvrage sera bien utile au professeur de français, entre autres pour faire découvrir à ses jeunes lecteurs comment se construit la biographie, quelle est l'instance - ou la distance - de l'auteur, à quoi tient le goût d'un large public pour ce genre d'oeuvre.
Juillet-août 2006- Lecture de
vacances
Ecrire...
Anne-Marie Trekker, Les
mots pour s'écrire. Tissage de sens et de lien, L'Harmattan,
2006, 170 p., 15
Le récit de
vie, outil à la fois subversif et créatif contre les dérives
totalitaires et manipulatrices, est présenté ici par une
praticienne des ateliers d'écriture, observatrice avisée de
tout ce qui est écriture de soi chez les écrivains.
Lire...
Marc Fumaroli,
Exercices de lecture - De Rabelais à Paul Valéry,Gallimard,
2006, 778 p., 33
Théorie de la
littérature, théorie de la critique? Nullement! Mais un
parcours dans la richesse et la diversité des oeuvres, avec le
souci de les «replacer en leur lieu, en leur heure, en leur
humeur propre».
Penser...
Luc Ferry, Apprendre
à vivre. Traité de philosophie à l'usage des jeunes
générations. Plon, 2006, 302 p, 18
Pas vraiment un traité,
mais plutôt une aide - et par quel expert! - pour entrer en
philosophie par le biais d'un large éventail de textes. Un
philosophe qui sait quoi dire et comment dire!
Septembre 2006
Gaétane Chapelle & Étienne
Bourgeois (dir.),
En pédagogie, il s'agit moins de faire
pour que de faire avec! D'être le complice des
apprentissages de l'élève, et pour cela, avant toute chose, de
susciter chez lui l'attitude essentielle du désir d'aprendre.
Le maître-mot sera donc «motivation»! Celle-ci est comme
le fil rouge des réflexions et des propositions d'éminents
chercheurs et praticiens rassemblées par nos deux compatriotes
(l'une est journaliste scientifique, l'autre enseigne à l'UCL)
qui dirigent aux PUF la collection Apprendre.
Dans le concret, pourtant, motiver
n'est pas simple: la classe est un groupe où ce "désir
d'apprendre" varie de l'un à l'autre, en fonction, surtout,
de la diversité du milieu social et familial... : la
"complicité" évoquée plus haut dans la relation
enseignant-enseigné devrait aller de pair avec la complicité
famille(s)-école. Mais c'est là une autre histoire!
Peut-être celle d'une utopie.
Octobre 2006
Georges Picard,Tout le monde
devrait écrire, éditions Corti, 2006
[Ecrire pour développer une pensée
plus claire, plus ferme, plus nuancée ; pour apprendre, car
écrire facilite lapprentissage des connaissances.
Lécriture de Georges Picard est riche, un rien
narcissique, et souvent critique à juste titre
envers les médiocres et les mercantiles de lédition.]
Michel Serres, Récits
d'humanisme,
Ni vous ni moi ni personne
n'existons sans réciter notre existence (...); il faut se
raconter pour naître (p. 17). Michel Serres ne définit
pas l'homme; il le raconte, en scientifique de haut
niveau, en lecteur éclairé des mythes fondateurs. La vérité
de l'homme surgit du récit de constantes bifurcations [ce
mot revient maintes fois], de risques assumés, de ruptures (v.
ci-dessous, à propos de la recherche intellectuelle!), mais
aussi d'ouverture, de fusion, d'échange: Grâce aux sciences
humaines, nous invitons les autres et les étrangers à notre
table (...). Qui ne cultive de tels échanges ne peut rien
comprendre à aujourd'hui, à hier, au reste du temps et de
l'espace (p. 119).
Mais c'est une évolution où toute décision appartient à l'homme, singulièrement dans le choix entre la violence atroce et l'amour universel (p. 201).
Extraits
[Précurseur ou... perroquet?]
Si vous répétez,
dans la recherche, ce que l'enseignement vous enseigna, vous
ferez une carrière honorable dans l'Université, où l'on
respecte les citations, c'est-à-dire la copie du Même.
Si, au contraire, vous bifurquez,
vous risquez de connaître le sort des Mendel, Semmelweis ou
Boltzmann, géniaux précurseurs, méconnus et persécutés,
acculés à l'ombre ou au suicide.
A la génération suivante, l'on vous
vénérera, mort, comme prophétique et révolutionnaire.
Même dans les inventions, la victime
devient, après sa mort et son bannissement, un dieu par
apothéose.
Michel Serres, Récits
d'humanisme, p. 157.
[La vérité de l'homme dans la
littérature]
Moins il y a de littérature, moins
il existe d'individus. De personnes libres. (...) En ces temps de
mimétisme exacerbé, la littérature sauve.
Idem, p. 52-53.
D. Viart, B. Vercier, F. Evrard, La
littérature française au présent* Héritage, modernité,
mutations, Bordas, 2005, 512 p., 30
La quantité et la qualité! Environ
2000 auteurs indexés d'Aaron à Zola en fin de
volume; plus de 1000 citations, une bonne soixantaine d'extraits
- parfois de plus d'une page.
Mais la qualité surtout! Rien à
voir avoir la paresse d'un copier-coller! Le souci des auteurs
est de fournir la preuve par le texte, de montrer le lien
entre une oeuvre et le vécu de son auteur ou les problématiques
d'une époque, d'attirer l'attention sur l'écriture elle-même,
soit comme signe de conformité à une esthétique en place, soit
au contraire comme intention de faire écouter une parole
inédite (comme le dit D. Viart à propos de François Bon,
p. 213): c'est cela surtout, l'attention au travail de la langue,
qui intéressera l'enseignant de français. Citations
brèves et larges extraits viennent donc tout à fait à propos;
et ce livre est alors saisi comme un excellent guide de lecture,
qu'on voudrait avoir à tout moment à portée de main.
L'intelligence de ce panorama de 25
années de littérature est à cent lieues des boniments
mercantiles de telles ou telles maisons d'éditions.
Fragments...
Intertextualité...
Il n'est d'écrivain qui ne
soit aussi lecteur, tout oeuvre s'écrit d'abord avec d'autres
oeuvres, dont elle s'alimente. (p. 71)
L'événement et l'écriture...
Ecrire, ce n'est donc pas rapporter
des faits, fussent-ils en eux- mêmes tragiques. C'est, à partir
d'eux et par le travail de l'écriture, se porter au-delà:
élargir la pensée. (p. 150-151)
Quand manquent les repères...
(...) que le narrateur en vienne à
ne plus savoir comment écrire son récit, ni quelle place se
donner dans son texte dans le texte sinon au prix de changements
dans la structure énonciative, paraît très caractéristique
d'une époque en manque de certitude et de repères, inquiète
d'elle-même et de sa pensée (p. 240).
Poésie: une écriture, d'abord...
(...) tous aujourd'hui conviennent de
la littéralité de la poésie et affirment que tout se joue et
se dit dans la langue autant qu'avec - ou contre
- la langue. (p. 411).
Fait divers et littérature
La littérature contemporaine (...)
privilégie l'ambivalence du sens plutôt que toute univocité;
elle demeure plus interrogative qu'assertive. (p. 244)
Janvier 2007??
Jean Salem, Le Bonheur
ou l'art d'être heureux par gros temps,
Bordas, 2006, 284 p., 16
Bonheur... gros temps...
A ces mots, tel lecteur se souviendra peut-être de Marc-Aurèle:
Etre comme le promontoire indifférent à la furie des flots.
Oui, mais cet empereur stoicien,
c'était du sérieux, de l'austère. Jean Salem, c'est un tout
autre ton: il nous parle du bonheur avec la compétence d'un
érudit, d'un insatiable lecteur, avec gravité sans doute
(écoutez sa révolte contre un bonheur de consommation passive!)
mais assortie de bonne humeur.
Le professeur de français sera avec
lui en possession d'une quantité de références et de citations
finement décodées: Aristote, Epicure, Montaigne, Descartes,
Diderot, Rousseau, Maupassant, Feuerbach, Tolstoï... y compris
son père à qui il rend hommage, Henri Alleg, dénonçant la
torture dans son livre La question.
En définitive,
le message est clair: résister à l'illusion d'un bonheur
prêt-à-porter!
Février 2007
Philippe Guibert et Alain
Mergier, Le descenseur social. Enquête sur
les milieux populaires, Plon, F. J. Jaurès, coll.
Tribune libre, 2006, 145 p. 10,50
Ils sont 80% aux U.S.A. à prévoir
pour leurs enfants un sort meilleur. En France, ils sont
34%.
A qui la faute, si l'ascenseur
fonctionne... vers le bas; si la protection sociale
est un leurre; si les revenus sont médiocres pour près d'un
tiers de la population; si le travail n'est pas récompensé
comme il se doit; si 25% des bacheliers ont quelque chance de
devenir cadres contre 70% avant 1980: autant de situations
qui sont comme à la fois causes et conséquences. D'où
l'impression que c'est l'impasse!
Pour les auteurs, deux événements
majeurs auraient été le reflet de ce profond désarroi: le séisme
du 21 avril 2002, quand le FN fut près de l'emporter au
premier tour des Présidentielles, et le "non" de la
France à l'Europe, le 29 mai 2005.
Et le malaise touche aussi
l'école...! Où des obstinés rêvent de faire "remonter
l'ascenseur". Mais, seule, et sans moyens adéquats,
l'école sera impuissante.
Mars 2007
Hervé KEMPF, Comment
les riches détruisent la planète, Seuil 2007,
coll. Histoires immédiates, 148 p., 14
«... immédiate»! Ce
mot attire bien l'attention sur des problématiques à régler
d'urgence. Mais l'urgence et la gravité d'une situation peut
être sous-estimée, voire occultée, par un lobbie de puissants:
quelque 300 millions de super-propriétaires peu soucieux du sort
des 6 milliards de Terriens; d'où la menace de dégradation,
peut-être irréversible, de nos milieux de vie, de nos
ressources, au profit d'une oligarchie aveugle qui a su
parfois mettre le Pouvoir de son côté jusqu'à criminaliser
la contestation politique.
L'auteur, grand
reporter du journal Le Monde, ne veut pourtant pas
"jouer à faire peur": il est convaincu que, seules, de
radicales réformes sociales permettront de résoudre la crise
écologique.
Question
imprudente... Du côté de l'institution scolaire, qui forme les
Terriens responsables de demain, quel intérêt accorde-t-on à
ces problèmes de société ?
Avril 2007
Christian Godin, Petit
lexique de la bêtise actuelle *Exégèse
des lieux communs d'aujourd'hui, Éd. du Temps, 2007, 224
pages, 15
Le lieu commun, on le sait, est une
forme figée; mais c'est aussi une idée figée, incontestable,
rebelle à toute nuance ou remise en cause.
De A (acharnement thérapeutique) à
V (volonté), l'auteur, prof de philo à de l'Université de
Clermont-Ferrand, décortique avec rigueur une bonne centaine de
ces idées reçues, solidement installées dans les opinions
communes.
Bien sûr, un tel genre d'écrit peut
verser facilement dans l'excès de sévérité, et même dans le
simplisme qu'il prétend dénoncer... Il n'empêche que C. Godin
a atteint son but: nous rendre vigilants, nous enseigner l'insoumission
aux généralisations péremptoires et le refus des savoirs
prédigérés.
Ce qui ne gâte rien, c'est que tout
cela nous est conté avec quelle verve, avec quel humour!
Mai 2007
Carlos Liscano, L'impunité
des bourreaux : l'affaire Gelman, Bourin
éd., mars 2007, 256 p., 19
Plutôt intéressé par les
mathématiques, il ne songeait pas à devenir écrivain. Et s'il
est passé à l'écriture, c'est après l'expérience de treize
années de détention politique (de 1972 à 1985). D'abord
poète, puis romancier, il passe à l'autobiographie pour
évoquer sa détention dans Le fourgon des fous (2002).
Début 2007, paraissent coup sur coup Souvenirs de la guerre
récente (roman, Belfond, 159 p.) et cette enquête autour du
poète argentin Juan Gelman, dont le fils, âgé de vingt ans, a
été exécuté, dont la belle-fille disparaît sans laisser de
trace...
Dans sa recherche de la vérité,
l'écrivain nous fait découvrirr la force perverse du langage
des pouvoirs autoritaires où abonde entre autres la litote:
'pression physique' pour torture, 'gouvernement de fait'
pour dictature... Et la manipulation est telle que «le
mensonge devient vérité».
L'enseignant trouvera dans ce livre
de quoi faire réfléchir ses élèves sur la puissance des mots!
Juin ?2007???
Philippe Lemoine, La
nouvelle origine: la France, matrice d'une autre modernité?
Ed. Nouveaux Débats publics, mai 2007, 343 p., 18
Ses parents rêvaient de le voir
Inspecteur des Finances; il n'en sera rien: sorti de Sciences-Po,
il s'engage, avec d'autres brillants condisciples, à ne pas
présenter le concours de l'ENA.
Son rêve à lui - celui du
progrès de l'humanité fondé sur la volonté de chacun de se
transformer - s'est élaboré au contact de penseurs de
premier plan, Deleuze, Morin, Foucault, Derrida...,
puis dans la découverte des ressources du numérique (l'histoire
a commencé avec l'écriture, rappelle-t-il; la nouvelle
histoire commence avec le numérique), puis dans l'expérience de
l'entreprise où réussite signifie concertation, créativité,
audace, refus de l'!inertie.
Ceux qu'il mobilise, ce seront donc,
en première ligne, les "entrepreneurs, les artistes, les
militants, les jeunes, les politiques", figures typiques,
selon lui, de la vitalité. (Tous les politiques, on peut
en douter...) A l'orée du quinquennat Sarkozy, il invite
habilement ses compatriotes à se dégager du nombrilisme et à
trouver hors de France des modèles inspirateurs.
Juillet-août 2007
?Serge Gruzinski, La pensée métisse, Fayard, 1999, 345 p. (bibliogr., illustr., index)
Professeur à l'École des hautes
études en sciences sociales (EHESS), l'auteur s'est spécialisé
dans l'histoire du Mexique, du Brésil, de l'Amérique latine en
général. Il montre comment la culture européenne a
progressivement marqué la culture locale du nouveau continent
(témoin parmi bien d'autres cette fresque des années 1580 dans
une église du Mexique, inspirée des Métamorphoses
d'Ovide...), mais aussi comment l'Europe s'est appropriée, à
des degrés divers, des modes d'expression d'Outre-Atlantique
(témoin, par exemple, vers la même époque, le recours des
peintres florentins à des codes mexicains...).
Telle est la "pensée
métisse": l'enrichissement produit à la rencontre et à
l'interpénétration des groupes humains naguère totalement
étrangers l'un à l'autre.
Quand le repli sur soi et la
préoccupation identitaire tentent de l'emporter sur l'ouverture,
il est salutaire de rappeler la vertu du métissage!
Septembre 2007
Geert Mak, Voyage d'un Européen à travers le XXe siècle, Trad. B. Abraham, Gallimard 2007, 1024 p., 35.
Ce journaliste consacre toute l'année 1999 à parcourir l'Europe, publiant chaque jour un billet dans le Handelsblad, un des quotidiens les plus appréciés aux Pays-Bas. En outre, il consulte quelque 600 ouvrages consacrés à l'histoire de notre vieux continent. Ces chroniques seront ensuite rassemblées dans un ouvrage en néerlandais qui récolte aussitôt un immense succès: plus de 350.000 exemplaires vendus en quelques mois!
Que de lieux parcourus, où l'Europe a vécu quantité d'heures sombres, certaines dûment commémorées, d'autres parfois quasiment tombées dans l'oubli.
Ce travail de rémémoration est exemplaire par la minutie de l'enquête, par la clairvoyance du regard; et c'est un guide précieux pour quiconque veut comprendre - ou faire comprendre aux jeunes générations - l'Europe d'aujourd'hui à travers le prisme de son passé.
Il serait vain, en effet, de "faire l'Europe", de façonner une citoyenneté européenne sans prendre en compte ce qui hante notre mémoire...
Régis Debray & Claude Geffré, Avec ou sans Dieu? * Le philosophe et le théologien, (Dialogue animé par Eric Vinson), Bayard, 2006, 160 pages.
Dans ce passionnant débat pris sur le vif à propos du religieux, le fil conducteur semble bien être, pour l'un, la construction du lien, pour l'autre, la quête du sens. Entre eux, l'échange est moins confrontation que cheminement dans une écoute où chacun est en appétit de la parole de l'autre: cela est exemplaire! Et rien qu'à ce sujet - la forme du débat - tout lecteur en prend de la graine pour sa propre conduite d'argumentation!
Quant au fond, c'est riche et brillant d'un bout à l'autre!
Bornons à épingler quelques moments du débat. Le lien entre écriture alphabétique et monothéisme (p. 49). L'islamisme issu d'une "culture hors sol" qui recompose des "territoires fantasmés" (p. 15-16). Et cette question cruciale: la religion est-elle aliénation ou surcroît d'être (p. 97), efficacité de l'imaginaire ou "conscience précédée par une voix" (p.123 & 125)?
R. Debray, à la demande de l'Education nationale française, a présenté un rapport sur l'enseignement du fait religieux dans l'école laïque (Odile Jacob, 2002)
Extrait:
[Le fait religieux à l'école laïque]
C'est notamment au vu de cette distinction [expérience religieuse / fait religieux], que j'ai retenu l'expression de "fait religieux" pour le Rapport que j'ai réalisé à la demande du ministre de l'Education nationale sur la question d'une transmission d'une culture des religions à l'école laïque. Car le "fait religieux" appartient à tous quand l'"expérience religieuse" n'appartient qu'à quelques-uns. Et là, je suis imperturbable devant les objections des militants "laïques" ou rationalistes. Je leur réponds: "Ecoutez, c'est comme ça; ça plaît ou ça ne plaît pas, mais il y a Vézelay et Notre-Dame, il y a des oeuvres dans les musées, il y a des pèlerinages, un calendrier, des congés qui ont une histoire comme à Noël et Pâques, etc. Il en va de même dans toutes les civilisations, et si vous ne vous en occupez pas, vous ne vous occupez pas de l'homme."
En revanche, si je parle dans ce cadre d'"expérience religieuse", on va me dire: "Vous voulez faire venir les curés à l'école, / et puis bientôt les imams, avant de voir enfin les magiciens et les ésotéristes... L'expérience religieuse fait partie de la vie intérieure et cela ne nous regarde pas à l'école laïque." Et ils auront raison.
Debray Régis, op. cit., p. 142-143.
Novembre 2007
Stéphane Audeguy, Petit éloge de la douceur, Gallimard, octobre 2007, coll. Petits éloges, 140 p., 2
Parions que l'illustrateur de la couverture n'a pas lu attentivement ce tout récent "petit éloge": cette photo d'une pâte de guimauve vert tendre et rose bonbon n'a en effet aucun rapport avec ce que notre brillant moraliste définit comme la 'vertu' de douceur.
Vertu, du latin virtus, courage, disons même 'virilité'. Pour lui, en effet, la douceur n'a rien à voir avec la faiblesse, avec le doucereux, avec l'inertie.Elle est au contraire militance, engagement: car être doux, c'est à la fois assurer son propre bonheur et contribuer au bonheur d'autrui.
L'exposé prend la forme d'un joyeux abécédaire où sont convoqués des témoins aussi contrastés que Fred Astaire, Michel Drucker, Jean-Luc Godard; Diego Maradona... Il y a aussi, quelque part, un surprenant excusus oenologique, qui vante la flaveur du vin, bonheur du goût, de l'olfaction: et c'est un toast inattendu à la gloire de la douceur!
Décembre 2007
Patrick Rambaud, La grammaire en s'amusant, Grasset, septembre 2007, 196 p., 11,90
Les enseignants de français, il faut tout de suite le préciser, ne trouveront rien de nouveau quant aux "contenus" de la grammaire française: l'auteur est assez futé pour en être conscient. L'intérêt du livre est ailleurs: dans la "manière" d'enseigner.
Et avant tout dans le climat de joviale confiance mutuelle qu'un papy (ou tonton?) prof crée entre lui et un petit espiègle, chez qui il suscite la curiosité et le plaisir de savoir.
Donc: grammairiens tristes, s'abstenir.
Et aussi dans le souci de tirer parti des formes correctes de langage (lexique, morphologie, syntaxe) que l'enfant pratique déjà. De lui faire prendre conscience qu'il dispose donc d'une boîte à outils, qu'il lui faut encore enrichir [voir e. a. 102: bravo, tu as même accordé l'adjectif avec le nom; 121: je m'suis servi d'tes verbes, comme ça, sans les avoir appris; 135. tu viens d'employer deux temps composés: "on avait vu" et "tu m'as caché"].
Donc: grammairiens hors situation, s'abstenir.
.Encore que, à tout âge, on peut changer de cap!
Janvier 2008
Christian Morel, L'enfer de l'information ordinaire, Gallimard, Bibl. des sc. hum., 236 p., 1850
L'oxymoron du titre évoque un monde où le quotidien peut devenir infernal. C'est un sociologue rigoureux - d'abord cadre supérieur chez Renault - qui l'affirme! Pictogrammes, modes d'emploi, graphismes de toutes sortes... sont passés au crible par notre enquêteur. Ce qu'il en dit peut être pris pour un agréable bêtisier du cocasse, du grotesque, du charabia: les exemples surabondent (chasses de w-c, repliage du landau, usage de l'ascenseur...) et il y a de quoi en rire franchement!
En fait, la réflexion dépasse largement le cadre de l'anecdote: nous voilà, dit l'auteur, dans un monde où l'informateur manque trop souvent d'empathie envers son destinataire, et est trop peu attentif à la manière dont le message va être perçu. C'est particulièrement inquiétant quand le traitement incomplet ou même tendancieux d'un événement méconnaît le droit à l'information correcte.
Mais voilà qui est inattendu et paradoxal: c'est que l'embarras, le blocage, voire la panique de l'usager face à la complexité, à l'obscurité de l'information, deviennent occasions de créer du lien social!!! Qui n'a pas, en effet, un jour ou l'autre, sollicité le passant, le voisin, le copain ou le collègue pour initialiser le GSM, pour corriger le PC qui se plante, pour retrouver son chemin, pour saisir les clauses d'un contrat, ou pour décoder la "langue de bois" d'un politicien...?
Février 2008
Enzo Traverso, A feu et à sang: de la guerre civile européenne, 1914-1945, Stock, 2007, 314 p., 21
Nos élèves ont pu lire Le journal d'Anne Frank, Le tambour (G. Grass), Le pavillon de cancéreux (Soljenitsyne), Les croix de bois (Dorgelès), Le doigt tendu (Cl. Raucy) et bien d'autres. Ils ont pu voir La vie est belle (Benigni), La liste de Schindler (Spielberg), La bataille de l'eau lourde (Dréville), Nuit et brouillard (Resnais) et bien d'autres.
Pour aider les enseignants à faire mieux comprendre aux jeunes le cadre historique auquel réfèrent ces oeuvres, ce livre d'E. Traverso fournit de précieux repères.
De Verdun à Auschwitz...! Comment ces trente années furent-elles à ce point violentes? L'auteur observe avec rigueur les idéologies qui ont exalté la race et la conquête, qui ont suscité le soupçon et le rejet, jusqu'à l'extermination, et qui, pour ce faire, ont su mettre à leur service les performances technologiques aussi bien que l'eficacité bureaucratique..
Vigilance, vigilance! Car il est encore fécond, le ventre doù a surgi la bête immonde. (Berthold Brecht)
Mars 2008
Roger-Pol
Droit, La compagnie des philosophes, Odile
Jacob, 1998, 346 p., index, bibl.
Compagnie. Avec son
sens premier de partage du pain, ce mot rend bien compte
de l'intention de l'auteur: établir entre le lecteur et les
philosophes cette proximité qui éveille la curiosité, suscite
l'échange, invite au débat, ouvre l'appétit de
connaissance.
S'il y parvient, c'est par
la grâce d'une écriture qui évite le jargon, imagée, voire
enjouée, mais toujours rigoureuse. C'est aussi par la mise en
perspective des courants d'idées: régimes politiques, recherche
scientifique, art et littérature, religions et mythes, et aussi
- très souvent - le vécu personnel du penseur, sont clairement
pris en compte.
Des présocratiques à
Gilles Deleuze, ce guide expert nous propose un parcours
passionnant. Nous voilà à cent lieues du superficiel, de la
mode, de la pensée conforme, du bling bling !
Il est donc salutaire que le
penseur nous dérange, nous amène à reconsidérer nos
soi-disant certitudes. La vérité nous libère..
A la fin du volume, un index de plus de 700 noms propres et une bibliographie commentée de quelque 200 ouvrages viennent bien à propos pour nous maintenir dans... la compagnie des philosophes.
Avril 2008
Sylvie Yvert, Ceci n'est pas de la littérature. Les forcenés de la critique passent à l'acte
Editions du Rocher, 2008. 220 p., 15
C'est un titre bien long pour un livre léger! Un livre en forme de florilège de jugements sans appel, d'exécutions en règle, prononcés par des critiques littéraires, voire par des écrivains, à l'encontre d'auteurs illustres, cités ici par ordre alphabétique - d'Alain-Fournier à Émile Zola.
Citons quelques perles: Proust, une femme de chambre travestie en Suétone, Lamartine, une cigogne larmoyante, Mallarmé, intraduisible, même en français, Apollinaire, un poète mineur, Molière, un infâme histrion...
Livre léger, diront certains; car il est assez facile de glaner ces bourdes dans des manuels d'histoire littéraire, dans des anthologies, dans la presse d'autrefois....
Mais si le contenu est léger, il nous donne pourtant l'occasion de nous interroger sur ce qui amène un critique à formuler de tels avis, aussi surprenants que péremptoires: jalousie, horreur de la nouveauté, paresse intellectuelle, superficialité, précipitation...?
Et d'en prendre de la graine pour nous-mêmes, tentés parfois de simplisme et de rigidité dans nos jugements esthétiques.
Mai 2008
Le livre du mois
Alain Rey, De l'artisanat des dictionnaires à une science du mot - Images et modèles
Armand Colin, coll. U, 2008, 304 p., 28.
Qui ne connaît pas cet auteur de nombreux dictionnaires, dont l'inestimable Petit Robert? Le titre de son dernier livre précise on ne peut mieux l'enjeu de la lexicographie, travail de savant, travail d'artisan..
Observatoire de la langue, le dictionnaire prend en compte les usages du moment sans négliger pour autant l'évolution des formes (p. 48), décrit celles-ci avec rigueur mais n'ignore pas les valeurs véhiculées dans les pratiques langagières (p. 123). S'il a pu jouer naguère un rôle de gardien de la norme, il se montre de nos jours de plus en plus ouvert à la créativité des usagers de la langue et à la variation selon les régions ou les milieux sociaux.
D'un bout à l'autre, le lecteur est séduit! L'érudition et l'expertise impressionnent; mais cela passe bien, dans un exposé limpide, voire parfois enjoué.
Et pour finir (p. 215 à 261), Alain Rey nous convie dans son atelier. Sur son établi, il y a sarabande, [art] roman et le préfixe -anti. La démonstration du savant et de l'artisan est proprement éblouissante!
*
Quelques propos:
Quelques propos d'Alain Rey
Synchronie, diachronie...
[Parmi les difficultés de la lexicographie] la contradiction mal résolue entre l'exigence absolue du synchronisme, sans lequel aucune description scientifique du langage ne peut être entreprise et la nécessité de ne pas négliger la dimension dynamique du système, grâce à un recours véritable à l'histoire. (p. 48)
Discours sur la langue et discours sur le monde
(...) à travers un discours sur la langue qui est son principal objet, ce dictionnaire contient aussi un discours fragmenté sur le monde. Le premier discours représente la métalangue. Le second correspond aux fragments d'énoncés - c'est-à-dire du discours - qu'on appelle exemples, citations (...). (p. 123)
*
A la fin de l'ouvrage
Notes bibliographiques (env. 200 titres) - Index des termes et notions (201) - Index des noms propres - Index des dictionnaires - Index des formes linguistiques (98 formes analysées au fil des pages: de à cause de à vessie, en passant par blanc bec, chair de poule, fourchette, prendre son pied, ras le bol...)
Juin 2008
Dan Franck, Roman nègre, Grasset, 2008, 311 p., 19,80
Pour qui ne le saurait pas encore: bien plus nombreux qu'on ne le croit, sont ceux qui signent un livre sans l'avoir écrit, la besogne ayant été confiée à ce qu'on appelle un nègre. Nègre: mot à double connotation de fidèle domestique et d'obscur anonyme.
Ecrire pour d'autres, Dan Franck l'a fait à 62 reprises! Il évoque ce métier dans un texte brillant où se mèlent plusieurs intrigues sous lesquelles on voudrait pouvoir identifier ces gens qui signent sans écrire. A part un certain Z du monde du ballon rond, on n'en saura guère plus: discrétion absolue!
Un tissu d'allusions fines dans une sorte de roman à clés qu'on pourra trouver léger, mondain...
Mais un tel livre peut constituer un bon point de départ pour engager une réflexion sur l'émergence de la personne dans son écriture. Comment trouver, dans l'arsenal des formes, le moyen de s'effacer sous le masque d'un autre que soi: c'est lucratif, certes, mais quel talent cela suppose!.
Je n'ai jamais voulu écrire de traité de négritude, ça ne m'intéresse pas. Cela suppose que l'on donne des noms, et moi je n'en donne pas. Ce qui m'intéresse, c'est le mécanisme : l'appropriation des oeuvres des uns par les autres.
Dan Franck, interviewé par Isabelle Monnart pour la Dernière Heure, 29.04.2008
Juillet 2008
Ruth Amossy, L'argumentation dans le discours, Colin, coll. Cursus, 2e éd., 2006, 276 p.
Le titre est bien choisi: l'auteure vise en effet manifestement à montrer comment l'argumentation affleure dans le discours, c'est-à-dire dans la mise en oeuvre des matériaux du langage, qui donne forme à un contenu. Cela apparaît clairement dans les très nombreux extraits - de l'oral ou de l'écrit, du littéraire ou des médias, de l'éloge ou du pamphlet - observés avec une étonnante expertise de lecture minutieuse.
L'attention aux formes textuelles doit aller de pair avec leur mise en perspective: en tel lieu, à telle époque, tout texte est convergence ou divergence plus ou moins déclarée par rapport à des courants d'opinion, à des pratiques sociales: lire l'argumentation est - aussi - un activité intertextuelle. L'usage scolaire, trop souvent, ne tient pas toujours assez compte de cette perspective.
On ne manquera pas de remarquer l'intérêt porté dans cet ouvrage à l'analyse de la conversation, mise en paroles, mais aussi mise en scène.
Septembre 2008
Nicolas Rouvière, Astérix ou la parodie des identités, Flammarion, Coll. Champs, 2008, 337 p., 8,55
Vous le saviez sans doute: Goscinny et Uderzo, les pères d'Astérix (né il y aura bientôt 50 ans) sont, l'un, d'origine juive polonaise, l'autre, d'origine italienne. Français aujourd'hui, leur regard sur la culture gauloise est pourtant comme celui de sympathiques et futés ethnologues jouant à la fois de la distance et de proximité.
Spécialiste de la bd et de la littérature de jeunesse (il enseigne à l'Université et à l'IUFM de Grenoble), N. Rouvière, qui n'en est pas à son premier ouvrage sur la saga d'Astérix, porte à son tour un regard expert et rigoureux sur l'ensemble de cette collection. Quelle richesse d'observations sur le langage - celui de l'image et celui des mots! Qui dit parodie signifie en effet tout un travail de citation, de réécriture, de jeu sur le son et le sens, de mise en cause de multiples stéréotypes et, à travers ceux-ci, de pratiques sociales.
Un livre à prendre dans vos bagages pour toute expédition au Pays d'Astérix!
Octobre 2008
Edouard ZARIFIAN, Le goût de vivre - Retrouver la parole perdue, Odile Jacob, 2005, 240 p., 20
L'idée maîtresse du livre, c'est l'importance de l'échange dans la construction du psychisme. Qui dit échange dit parole; qui dit parole dit aussi écoute attentive de la parole de l'autre.
Que ce soit dans le champ du réel, du symbolique ou de l'imaginaire, la parole contribue à la formation de l'individu. : La parole construit, la parole guérit... elle peut aussi détruire et briser les potentialités, l'estime de soi, le... goût de vivre; il est essentiel de rappeler cela à quiconque a affaire à des humains en devenir, parents, éducateurs, enseignants...
Voilà un livre bien utile pour rappeler à l'enseignant que la parole des savoirs qu'il transmet, si importante qu'elle soit, ne pourra jamais faire l'impasse sur une parole "d'homme à homme", disponible et respectueuse.
à l'écoute d'E. Zarifian
Le déficit de parole par manque de culture et d'éducation favorise le passage à l'acte comme seul moyen d'expression. C'est une des sources de la violence. [80]
Notre cerveau à la naissance possédait la matière capable de lui permettre d'émerger puis de se développer et de se façonner. Mais la matière sans l'outil serait demeurée informe. L'outil, c'est la rencontre avec la parole de l'autre. Cette parole porteuse de sens et de symboles, entendue dès / les premières secondes de notre existence, va nous constituer comme être humain. [106-107]
Un enfant qui s'entendra dire pendant des années par son entourage qu'il est intelligent ou, devant chaque maladresse, qu'il n'est pas doué, finira par le croire. [176]
Novembre 2008
Charles Bernet & Pierre Rézeau, On va le dire comme ça. Dictionnaire des expressions quotidiennes, Balland éd., 2008, 766 p., 32
La langue française en formation permante! C'est ce que nous montrent brillamment et savamment ces deux éminents linguistes (ils ont collaboré à l'inestimable Trésor de la langue française). De 1950 à nos jours, ils ont récolté pas moins de quelque 1600 locutions, assorties d'environ 5000 exemples, en puisant aussi bien chez des écrivains que chez des hommes politiques, des journalistes, des publicistes, des blogueurs... en datant la première occurrence écrite de chacune. C'est donc rigoureux en diable! Mais c'est aussi tout à fait jouissif! Dans ces témoins de la créativité langagière, il y a de la verdeur, du pittoresque, de l'à-propos, de la bonne humeur, du dynamisme. Bref, il y a de la vie!
De quoi observer de près la vitalité du français à l'oeuvre dans la tribu des locuteurs francophones.
Et de s'en féliciter!
Décembre 2008
Jean-Michel Zakhartchouk, Lenseignant, un passeur culturel, ESF éd., coll. Pratiques & enjeux pédagogiques, 1999, 13
Si ce livre suscite ladhésion, nest-ce pas dabord par les multiples témoignages de pratiques réalisées - parfois par lauteur lui-même - en terrain scolaire, y compris auprès de jeunes de milieux défavorisés ? A découvrir ces pratiques, lenseignant-lecteur se sentira-t-il inspiré pour les transposer dans sa propre sphère dactivité ?
Eh bien, ce nest pas gagné davance ! Parce que, tout dabord, passeur de culture, ça ne simprovise pas : il ne suffit donc pas de copier-coller ces pratiques évoquées par lauteur. Ce serait de lillusion, voire de lesbroufe, sil manque ce qui est essentiel à notre point de vue : la capacité de susciter les questions, les étonnements, les doutes, le désir, louverture à autrui et aux « rumeurs du monde », de cultiver lesprit critique, de favoriser cette créativité qui introduira peu à peu lélève dans léchange culturel.
Et cela, dira lauteur en
conclusion, ça sappelle pédagogie, et il entend
surtout par là quil ne suffit pas denseigner pour
que lélève apprenne (v. p. 121).
Au fil des pages...
"Passeur"... une image de vraie pédagogie
Il sagit là dun vieux mot qui correspond, dès le Moyen Âge, à celui qui fait franchir un obstacle, et en particulier un fleuve. Personnage de conte ou de mythologie, il embarque le voyageur vers des rives inconnues ( ). On connaît aussi le « passeur » qui fait passer clandestinement les frontières, par des chemins souvent obscurs ou détournés. Ces connotations quelque peu mystérieuses ne sont pas pour nous déplaire, et surtout lallusion au voyage. (p. 19)
Le détour par le spectacle
J'aurais tendance à penser qu'on aura fait un grand pas en avant quand dans un conseil de classe, savoir interpréter un personnage du répertoire sera au moins aussi bien coté que savoir reconnaître le complément d'objet indirect. (p. 106)
La classe, comme la tente ouverte du nomade...
Les murs de la classe ne peuvent
être nus comme le voulait Alain, la salle de cours ne sera pas
insonorisée: les bruits du dehors y arrivent. Bien au contraire,
l'établissement d'un lieu de vie au service des apprentissages
et de la formation culturelle permet tout autant l'ouverture que
la résistance à l'extérieur. (p. 107)
Janvier 2009
Annie Rolland, Qui a peur de la littérature ado?
Thierry Magnier éd., 2008, 240 p., 17
Psychologue clinicienne - elle enseigne à l'Université d'Angers - l'auteure aborde sans tabou ces oeuvres destinées à la jeunesse qui dépeignent un monde où s'affiche la violence: elle observe les mécanismes de censure qui, selon elle, viennent d'adultes préfèrant le rejet - ou la tranquillité - au dialogue.
Le dialogue! c'est sans doute là la fine pointe de l'ouvrage qui milite pour l'échange entre enseignants et élèves, entre parents et ados.
Ceux-ci ne le savent d'ailleurs que trop bien: le monde - leur monde - est dur dans la recherche du gain, du pouvoir, de la jouissance. Ils le voient dans les médias, iIs le vivent parfois eux-mêmes dans les quartiers.
Ils le savent donc avant de lire...; mais en lisant, ils se mettent à distance du réel par le biais de la fiction: une distance critique où la raison peut l'emporter sur l'émotion et la passion.
Ce livre se fonde sur de multiples contacts avec les témoins les plus impliqués: auteurs, éducateurs, adolescents.
Il faut le recommander aux enseignants: ceux qui déjà lisent avec leurs élèves cette littérature de jeunesse, et qui s'y verront confortés; mais aussi ceux qui seraient encore réticents: ils découvriront qu'il y a là de quoi aider les jeunes à se construire.
Février 2009
Jean-Claude Guillebaud, Le commencement d'un monde. Vers une modernité métisse
Seuil, 400 p., 2008, 22
L'auteur s'appuie sur une évidence historique: l'Occident n'est plus le centre du monde et le seul maître du jeu. D'autres civilisations, d'autres cultures entrent désormais dans l'échange mondial. Echange, c'est-à-dire reconnaissance de l'autre et non affrontement ou repli identitaire.C'est dire que la violence - violence des armes, violence de la convoitise économique, violence idéologique - ne peut qu'exacerber la violence de l'autre. Il faut donc bon gré mal gré accepter la réalité d'aujourd'hui et apprendre à s'ouvrir à la diversité, au. métissage ; il faut accepter que le monde n'est pas immobile, que rien n'a de sens sinon ce qui est en train de se transformer (*).
En lisant ce livre, on songe à Saint-Exupéry, dans Citadelle: Ceux-là qui n'échangent rien ne deviennent rien.
(*) Patrice Magnilier, philosophe, Le Monde, 27.11.2008.
Mars 2009
Jean-Claude Carrière, Fragilité Odile Jacob, 2006, 280 p., 20.
Accepter sa fragilité, et même en venir à l'aimer, telle est la sagesse, l'art de vivre qui nous est ici proposé. On croit pouvoir échapper à cette fragilité par l'issue de secours de l'imagination qui rêve de l'inaccessible ou par le conformisme qui asservit, ou encore par la croyance qui se pervertit en intolérance et en exclusion de l'autre.
Or la fragilité, paradoxalement, c'est notre richesse: c'est elle qui féconde et suscite ce que l'homme peut créer de plus grand: l'oeuvre d'art et la gratuité de l'inutile.
"Tout le théâtre, tout le cinéma, toute la littérature repose sur cette fragilité. Elle est notre ressource cachée. (...) Nous devons sauver l'inutile parce qu'il nous sauve du simple calcul productif, maître du monde" (pp. 274 & 275).
Avril 2009
Régis Debray, Le moment fraternité Gallimard, 2009, 375 pages 21
La fraternité serait-elle la partie faible de la devise républicaine? Plutôt un peu fanée, depuis 1848, dit l'auteur,
C'est que cette fraternité est toujours à revifier, c'est toujours le moment de la reconstruire, de retrouver le sentiment du "nous" et l'engagement que cela exige, car il y a aujourd'hui, affirme-t-il, trop de people et pas assez peu de peuple. Se faire fraternel, c'est toujours quelque part une prise d'armes.
La fraternité s'appuie autant sur l'Evangile que sur les Lumières: elle se colore donc, à la fois, de républicain et de monastique (une référence qui peut agacer une certaine laïcité...).
Elle propose une famille où la génétique n'a rien à voir, où ce qui nous unit, c'est ce qui nous dépasse: refus de l'injustice, accueil de l'autre, échange...
«Suis-je le gardien de mon frère?», demandait Caïn. Question chaque jour posée. Et chacun en connaît la réponse.
Revenons au titre: moment et mouvement ont même étymologie. La fraternité est donc cheminement.
Alberto Manguel, La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud, 2006, 335 p., 23, trad. de langlais par C. Le Buf
Nous lirons ce titre comme une métaphore: celle d'une lumière persistant au plus creux de la ténèbre. Et cela est superbement illustré par l'image de couverture.
La bibliothèque est en effet l'espace à la fois sacré et familier où le lecteur... éclairé trouve matière à voyager, hors de soi, vers des lieux, des temps, des cultures, et surtout à l'intérieur de soi-même, parce que lire, c'est s'identifier, se construire. «Tout lecteur est soit un voyageur qui fait une pause ou quelqu'un qui rentre chez lui.» (p 282)..
Ainsi, le lecteur se fait artisan d'un monde, ce qu'exprime l'activité apparemment bien prosaïque du "rangement" dans les rayons: subtile analogie entre lire et créer!
On n'imagine donc pas un monde sans bibliothèque! «Robinson Crusoé était le fondateur - un fondateur malgré lui - d'une société nouvelle. Et Daniel Defoe, son auteur, trouvait nécessaire qu'au début d'une société nouvelle il y eût des livres.» (p. 199)
Juin 2009
Amin Maalouf, Le dérèglement du monde Grasset, 2009, 314 p., 18.
Issu d'une famille libanaise de journalistes et d'intellectuels, l'auteur est bien placé pour observer à la fois les pays d'islam et ce que nous appelons globalement l'Occident.
Pour lui, le monde arabo-musulman souffre à la fois de ses dissensions - conflits de pouvoir, affrontements religieux (chiites et sunites par exemple), incapacité de se fédérer - mais aussi de la main-mise de pays occidentaux colonisateurs, exploiteurs, imposant souvent leurs modèles de société, ce qui suscita des rancoeurs menant à la violence terroriste: les identités meurtries sont devenues des identités meurtrières! (cf p. 245).
D'où la méfiance des uns face à la rancoeur des autres.
Tel est le dérèglement du monde! Mais comment en sortir? L'auteur ose parier sur la primauté de la culture et de l'échange. "Aujourd'hui, le rôle de la culture est de fournir à nos contemporains les outils intellectuels et moraux qui leur permettront de survivre - rien de moins." (p. 203).
Obama: un signe d'espoir?
Qu'ils s'agisse des contrées où coexistent depuis des siècles des communautés différentes, ou bien de celles qui accueillent, depuis quelques décennies, des groupes importants d'immigrés, il est clair que la méfiance et l'incompréhension se développent, au point de compromettre toutes les politiques d'intégration ou même de simple cohabitation. Que de scrutins, que de débats sont aujourd'hui plombés par ce dossier épineux, qui favorise les crispations identitaires et les dérives xénophobes! Notamment en Europe, où l'on a vu certaines des sociétés les plus tolérantes s'irriter, s'aigrir et se rigidifier. Mais l'on assiste dans le même temps à des renversements surprenants dans la perception de l'autre, qui révèlent des cheminements invisibles dans les esprits de nos contemporains - l'exemple le plus révélateur et le plus spéculaire étant l'avènement de Barak Obama.l (pp. 293-294)
Juillet-août 2009
Francis Lacassin, Mémoires, Sur les chemins qui marchent, Ed. du Rocher, 2006, 360 p., 21.
Voilà un titre qui en dit apparemment bien peu sur le propos développé. Mais il y a cette image, combien savoureuse, du chemin! Avec un guide avisé, nous voilà devenus en effet explorateurs du monde, trop peu connu, de l'édition, particulièrement de cette littérature dite populaire, souvent dédaignée par les doctes.
Rien de tel que ce livre pour découvrir ou en savoir plus, beaucoup plus, sur la saga des Fantomas, les reportages d'Albert Londres, les polars de Simenon, Léon Malet, Gustave Le Rouge..., pour apprendre que Jack London, c'est bien davantage que Croc-Blanc, pour évoquer la méfiance et le mépris à l'égard de la BD quand celle-ci apparaît et se développe.
L'auteur sait de quoi il parle: il a rencontré des auteurs, les a publiés, préfacés (pas moins de quelque 350 préfaces!). Des centaines et des centaines de livres sont cités. On apprécie d'un bout à l'autre l'expert (il a piloté Bouquins, 10/18...), et surtout l'amoureux. Qui ne manque pas de saluer, à maintes reprises, la créativité langagière à l'oeuvre dans cette littérature en marge.
F. Lacassin se souvient...
Richesse de la non-conformité...
Ces colliers de perles naïves, au second degré, tenaient parfois du prodige, elles ont charmé les grands poètes admiratifs de Fantômas. C'est son côté antilittéraire, l'explosion du style, le dynamitage des conventions, le pied de nez adressé aux "convenances", le saccage de l'art d'écrire.(p. 61)
BD naguère malfaisante...
Les éducateurs et universitaires aujourd'hui consacrent à la bande dessinée des thèses savantes et respectueuses. Naguère, ils se réunissaient en congrès pour en dénoncer les méfaits. (p. 205)
Quand un ignare se croit expert...
La démocratie, c'est le droit, pour une personne ignorant tout d'un métier, de dire à celui qui le pratique depuis des années, comment il doit s'y prendre. (p. 218)
Quand je serai devant saint Pierre...
Aurai-je droit, après l'entracte, de poursuivre ma passion des livres? J'espère que saint Pierre m'accordera l'une des chambres d'amis réservée au pécheurs qui se sont rachetés par leur esprit de partage. Peut-être me dira-t-il: "Sois le bienvenu. A partir de maintenant tu pourras lire tous les livres que tu voudras. (p. 355).
L'aventure en bottes de sept lieues, de F. Lacassin (éd. du Rocher, 2007) est une suite des Mémoires:
les aventuriers-écrivains (Exmelin, le P. Hue, R. L. Stevenson, V. Revillon. J. London, A. Londres, É.Sauvy...)
Septembre 2009
William Marx, Vie du lettré? Ed. de Minuit, coll. Paradoxe, 2009, 244 p., 18
Pour beaucoup, ce mot lettré connote un certain élitisme, une certaine distance par rapport au commun des mortels: on se représente un sage à l'abri du banal et de l'utilitaire. Oui, il y a un peu de ça chez le lettré. Mais s'il se met à l'écart, c'est à coup sûr pour mieux observer, par mille détours de lecture assidue, les rumeurs, les modes, les valeurs, les obsessions qui constituent notre humaine condition. Il prend du recul pour être plus proche. Pour éveiller notre propre lucidité, affiner notre esprit critique.
Sous la plume de W. Marx, le portrait du lettré n'a rien de rébarbatif: cet universitaire sait à la fois être rigoureux et agréable, souvent avec un zeste d'humour et de malice.
Pour le professeur de lettres, voilà un livre qui vaut vraiment le détour!
Le livre du mois
Alexandre Jollien, La construction de soi. Un usage de la philosophie, Seuil, 2006, 190 p. 15
Depuis sa naissance en 1975, il souffre d'athétose, un handicap musculaire rarissime auquel l'accoutumeront son courage, sa soif de savoir, son ouverture, sa passion de communiquer.
A 24 ans, il reçoit le Prix Montyon de l'Académie française puis le Prix Mottard de littérature et de philosophie pour son Éloge de la faiblesse. Après La métier d'homme (2002), voici ce nouveau témoignage.
S'il fréquente les philosophes, c'est moins pour s'instruire que pour se construire: c'est moins le savoir que la sagesse qu'il recherche. Mais il le précise bien: "sagesse" n'est pas "repli"! Il milite pour la fraternité (v. p. 170), et il le montre bien en s'engageant pour l'insertion des handicapés. .
Son livre alterne les apostrophes à Dame Philosophie et les évocations de ses maîtres à penser: Boèce, Épicure, Schopenhauer, Érasme, Spînoza ... et, pour finir, Etty Hillesum, cette penseuse juive disparue à Auschwitz en 1943. «Ces indéfectibles compagnons m'ont prêté main-forte dans les moments délicats» (p. 15).
A l'écoute d'Alexandre Jollien
Même un fâcheux peut m'instruire...
Pour ma part, j'aimerais me risquer à considérer chaque individu que je côtoie comme un maître en humanité. Car l'autre, en incarnant dans sa vie une manière particulière d'être pleinement humain, peut me prêter des repères pour édifier ma personne. Mais, tu me l'accorderas, très chère amie: ce n'est pas nécessairement les grands de ce petit monde qui instruisent le mieux. Même un fâcheux peut livrer sa leçon! (p. 15)
Se délester de see erreurs...
[Il évoque la disputaison médiévale...] Pour de tels esprits, la question disputée, en exigeant de peser le pour et le contre des énoncés, participait de la réappropriation de soi. Car enfin, on peut le jouet d'une hâte ou d'une illusion qui incitent à penser faux. C'est précisément pour nous prémunir que tu invites à considérer notre interlocuteur comme un compagnon qui nous déleste de nos erreurs. (p. 18)
Mon bonheur de vivre...
Chère Etty [Hillesum], je m'étais promis de ne pas m'attarder sur la souffrance. Plus que tout, je veux nourrir ma gratitude d'avoir le redoutable bonheur de vivre. (p. 174-175)
Yves Michaud, Qu'est-ce que le mérite ? Ed. Bourin, 2009, 253 p. 22
Nous risquons d'avoir tout faux si nous relions au mérite les salaires, les primes, les bonus, les médailles......
Pire encore, si nous le rattachons au rang social, à la notoriété, voire au bling bling!
Et si on jugeait plutôt du mérite sur les valeurs d'humanité: tolérance, droiture, solidarité, souci du faible...?
Combien de discours sur le mérite qui conduisent à classer au risque de mépriser et d'exclure ?
Parler du mérite, c'est aussi prendre en compte les inégalités : ou bien on s'y résigne, ou bien on lutte pour les corriger. Et ici l'école, les travailleurs sociaux, les pouvoirs publics s'impliquent... ou se dérobent.
Philosophe très attentif aux problèmes sociaux, Y. Michaud nous aide à réfléchir sur ce sujet du mérite. Lucide, il sait combien cela est complexe. Généreux, il nous ouvre les voies de l'engagement.
Antoine Audouard, L'Arabe, Ed. de l'Olivier, 2009, 266 p., 19
Il travaille dans un chantier de terrassement. Pour le loger, Bernard, son employeur, lui a trouvé un sous-sol dans un village qui évoquerait le pays de Giono. Un nouveau venu discret, effacé, mais la Mamine, forte en gueule, péremptoire, a bientôt fait, du haut de sa chaise roulante, de le décider : « il a des cheveux comme des poils de couilles; c'est un arabe! »
Alors, bonjour la rumeur, l'exclusion, la suspicion!
Il y a eu un meurtre dans le coin: c'est lui le meurtrier. Et Estevan, le gendarme, et Bernard, et quelques amis, auront beau faire pour démontrer que non.
Vous lirez la suite et vous verrez jusqu'où peut aller la bêtise et la violence du racisme au quotidien.
Un roman en forme de pamphlet d'une écriture colorée, vigoureuse, qui donne matière à réfléchir en ce temps de brassage des cultures.
Janvier 2010
Pierre Gibert, L'inconnue du commencement, Seuil, 2007, 230 p., 18
C'est un paradoxe que l'homme soit curieux de savoir d'où viennent l'univers, la vie, l'humanité, les peuples et les nations, les lignées... et qu'il bute sur la difficulté d'appréhender les commencements. Commencements sans témoins, donc insaisissables.!
Une impasse dont nous tentons de sortir, soit par des hypothèses, soit par des récits: on suppose ou on raconte, faute de pouvoir décrire!
Et ces récits d'origine, survenus après coup, reflètent telle ou telle vision du monde ou de l'homme ou telle ou telle avancée scientifique à l'époque de leur formation. A ce sujet, on retiendra l'intérêt de confronter dans la Genèse les deux récits de la création: tous deux disent le vrai mais reflètent des perceptions différentes du destin de l'homme.
A retenir aussi les dérives dénoncées par l'auteur au sujet des récits sur l'origine des nations marqués davantage d'idéologie que de rigueur : s'ils suscitent la cohésion citoyenne, ils peuvent se pervertir en manipulation, rejet de l'autre, rivalité meutrière.
Février 2010
Stéphane
Giocanti, Une histoire politique de la
littérature * De Victor Hugo à Richard Millet, Flammarion,
2009, 334 p., 19€.
L’entreprise
est monumentale ! Observer comment la littérature fait écho aux événements
politiques n’est pas chose facile : l’auteur distingue d’un côté
les planqués, les tours d’ivoire, les prudents…,
de l’autre les prophètes, les vaillants,
les pamphlétaires… ; il y a aussi les courtisans, les sceptiques,
les fonctionnaires… ; au total
seize catégories d’écrivains. Pas facile, dans bien des cas de décider de
l’appartenance à l’une ou l’autre d’entre elles. L’auteur en convient
souvent, évoquant ceux qui se protègent
et s’engagent à la fois (p. 296). Il faut parfois être un lecteur averti
pour s’y retrouver dans un tel classement. Mais certains « ténors »
sont bien identifiés : Hugo, Zola, Barrès, Léon Bloy, Léon Daudet, Péguy,
Albert Camus… et ceux-là sont plutôt du côté des combatifs.
Un
travail d’érudit, foisonnant de citations mises en perspective ! On appréciera
aussi, çà et là, l’art du raccourci dans les portraits, les jugements, les
insinuations : les cirages de pompes
n’ont point de chronologie (p. 38), [Baudelaire] défenseur
acharné du péché originel (p. 96) [Sartre]
ne s’est jamais
rendu
en Chine [communiste]
ni à l’évidence (p. 142 - superbe
zeugma !), [Philippe Sollers] poseur
perpétuel, accroché aux médias comme les moules au rocher (p. 162). Même
un certain omniprésident en prend quelque part pour son grade ! (v. 50).
Patrick Fauconnier, La fabrique des «meilleurs» Enquête sur une culture d'exclusion Seuil, coll. L'histoire immédiate, 282 p., 2005, 20€
L'auteur observe une situation, selon lui typiquement française, mais qui peut se vérifier ailleurs à des degrés divers. Si les meilleurs, et les plus nantis, sont favorisés, c'est surtout à l'école que cela se fabrique, et aussi au-delà de la scolarité obligatoire : peu de volonté politique en matière de formation continue, manque d'intérêt du Pouvoir pour les actions citoyennes de promotion.
Pour ce qui concerne l'école, l'auteur s'en prend à ceux qui la veulent comme une raffinerie qui sélectionne et élimine, au lieu de la voir comme une pépinière qui a le souci de donner ses chances à chacun.
D'un côté, en schématisant, privilégier la transmission des savoirs théoriques; de l'autre, développer les savoir-faire, susciter le désir d'apprendre et les moyens d'y parvenir. D'un côté, plutôt Luc Ferry, Alain Finkielkraut...; de l'autre, plutôt Philippe Meirieu, François Dubet....
L'enjeu est de taille: voulons-nous une école vraiment démocratique, ou une école complice de l'inégalité, de l'iniquité? Complice de la violence sociale.
Les auteurs de A à Z
Auteur(e)(s) et oeuvre |
Recensé en | |
| Michel Adam, Essai sur la bêtise | 2004 | |
| Amossy Ruth , L'argumentation dans le discours | 2008 | |
| L.Andries, G.Denis, A.Gipper, F.Lotterie & al., Le partage des savoirs*XVIIIe-XIXe siècles | 2003 | |
| Stéphane Audeguy, Petit éloge de la douceur | 2007 | |
| Antoine Audouard, L'Arabe [le racisme ordinaire] | 2009 | |
| Michel Barlow, Lévaluation scolaire, mythes et réalités | 2003 | |
| François Bégaudeau, Entre les murs [un prof "résistant" dans un collège..] | 2006 | |
| Charles Bernet & Pierre Rézeau, On va le dire comme ça. Dictionnaire des expressions quotidiennes | 2008 | |
| Bruno Blanckeman, Les fictions singulières, étude sur le roman français contemporain | 2002 | |
| Philippe Breton, La parole manipulée | 2003 | |
| Bernadette Bricout (dir.), Le regard d'Orphée - Les mythes littéraires de l'Occident | 2001 | |
| Dominique Bucheton & Jean-Charles Chabanne, Parler et écrire pour penser, apprendre et se construire - L'écrit et l'oral réflexifs | 2006 | |
| Jean-Claude Carrière, Fragilité | 2009 | |
| Anne Cauquelin, L'Exposition De Soi : du journal intime aux webcams | 2004 | |
| Gaétane
Chapelle & Étienne Bourgeois (dir.), |
2006 | |
| Chistiane Chaulet-Achour (dir), Les 1001 nuits et l'imaginaire du XXe siècle | 2005 | |
| Marie-Anne Couderc, Bécassine inconnue | 2001 | |
| Alain Créhange, Le pornithorynque est un salopare, Dictionnaire de mots-valises | 2004 | |
| Régis Debray, Le feu sacré - Fonctions du religieux | 2003 | |
| Régis Debray, Le moment fraternité | 2009 | |
| Régis Debray & Claude Geffré, Avec ou sans Dieu? * Le philosophe et le théologien, | 2007 | |
| François Dosse,Le Pari biographique - Écrire une vie | 2006 | |
| Roger-Pol Droit, La compagnie des philosophes | 2008 | |
| François Dubet, Le déclin de l'institution | 2002 | |
| François Dubet, L'école des chances. Qu'est-ce qu'une école juste ? | 2005 | |
| Patrick Fauconnier, La fabrique des «meilleurs» Enquête sur une culture d'exclusion | 2010 | |
| Luc Ferry, Apprendre à vivre. Traité de philosophie à l'usage des jeunes générations | 2006 | |
| Alain Finkielkraut, L'imparfait du présent | 2002 | |
| Chantal Foucrier, Les Réécritures littéraires des discours scientifiques | 2006 | |
| Marc Fumaroli, Exercices de lecture - De Rabelais à Paul Valéry | 2006 | |
| Lise Gauvin, La fabrique de la langue | 2004 | |
| Laurent Gervereau, Histoire du visuel au XXe siècle | 2003 | |
| Pierre Gibert, L'inconnue du commencement | 2010 | |
| Stéphane Giocanti, Une histoire politique de la littérature * De Victor Hugo à Richard Millet | 2010 | |
| Christian Godin, Petit lexique de la bêtise actuelle *Exégèse des lieux communs d'aujourd'hui | 2007 | |
| Serge Gruzinski, La pensée métisse | 2007 | |
| Philippe Guibert et Alain Mergier, Le descenseur social. Enquête sur les milieux populaires | 2007 | |
| Jean-Claude Guillebaud, Le goût de l'avenir | 2006 | |
| Jean-Claude Guillebaud, Le commencement d'un monde. Vers une modernité métisse | 2009 | |
| Philippe Hamon, Imageries [Image et littérature...] | 2001 | |
| Nathalie Heinich, Comment peut-on être écrivain? | 2001 | |
| Michel Jarrety (dir.), Propositions pour les enseignements littéraires | 2001 | |
| Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires | 2002 | |
| Alain Joannès, Communiquer par l'image, Utiliser la dimension visuelle pour valoriser sa communication | 2005 | |
| Alexandre Jollien, La construction de soi. Un usage de la philosophie | 2009 | |
| François Jost, Comprendre la télévision | 2005 | |
| François Jost, La Télévision du quotidien. Entre réalité et fiction | 2005 | |
| Pierre Jourde et Eric Naulleau, Le Jourde & Naulleau. Précis de littérature du XXIe siècle | 2004 | |
| Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète | 2007 | |
| Naomi Klein, No Logo, la tyrannie des marques | 2001 | |
| Victor Klemperer, Lti, [Lingua tertii imperii] La langue du IIIe Reich | 2005 | |
| Christian Krumb, L'âge d'or du tableau noir | 2004 | |
| Francis Lacassin, Mémoires, Sur les chemins qui marchent, | 2009 | |
| François Laplantine et Alexis Nouss, Métissages. De Arcimboldo à Zombi | 2002 | |
| Sandrine Lefranc, Politiques du pardon | 2003 | |
| Thierry Legay et Laurent Raval, 500 jeux avec les mots | 2005 | |
| Philippe Lemoine, La nouvelle origine: la France, matrice d'une autre modernité? | 2007 | |
| Carlos Liscano, L'impunité des bourreaux : l'affaire Gelman | 2007 | |
| Marcel V. Locquin, Quelle langue parlaient nos ancêtres préhistoriques? | 2002 | |
| Amin Maalouf, Le dérèglement du monde | 2009 | |
| Geert Mak, Voyage d'un Européen à travers le XXe siècle | 2007 | |
| Alberto Manguel, Pinocchio et Robinson: pour une éthique de la lecture | 2005 | |
| Alberto Manguel, La Bibliothèque, la nuit | 2009 | |
| Thierry Maricourt, Ateliers d'écriture: un outil, une arme | 2004 | |
| Jean-Pierre Martin, Henri Michaux | 2004 | |
| William Marx, Vie du lettré | 2009 | |
| Thérèse Mercury, Petit lexique de la langue de bois | 2005 | |
| Yves Michaud, Chirac dans le texte | 2005 | |
| Yves Michaud, Qu'est-ce que le mérite ? | 2009 | |
| Christian Morel, L'enfer de l'information ordinaire | 2008 | |
| David Mc Neil, Quelques pas dans les pas d'un ange | 2003 | |
| Claude Mesplède (dir.), Dictionnaire des littératures policières | 2004 | |
| Catherine Millet, Riquet à la Houppe, Millet à la loupe | 2003 | |
| Marie-José
Mondzain, L'image peut-elle tuer? |
2002 | |
| Jean-Paul Nozière, Maboul à zéro [contre le racisme] | 2005 | |
| Thomas Pavel, La pensée du roman | 2003 | |
| Michèle Petit, Eloge de la lecture | 2003 | |
| Georges Picard, Tout le monde devrait écrire | 2006 | |
| Lucien X. Polastron, Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des Bibliothèques | 2004 | |
| Patrick Rambaud, La grammaire en s'amusant | 2007 | |
| Alain Rey, De l'artisanat des dictionnaires à une science du mot - Images et modèles | 2008 | |
| Paul Ricoeur, Sur la traduction | 2004 | |
| Hélène Risser, L'Audimat à mort | 2005 | |
| Annie Roland, Qui a peur de la littérature ado? | 2009 | |
| Rouvière Nicolas , Astérix ou la parodie des identités | 2008 | |
| Constantin Salavastru, Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir | 2005 | |
| Jean Salem, Le Bonheur ou l'art d'être heureux par gros temps, | 2007 | |
| Tiphaine Samoyault, Lintertextualité Mémoire de la littérature | 2002 | |
| Pierre Schoentjes, Poétique de l'ironie | 2005 | |
| Dominique Schnapper (avec Christian Bachelier), Qu'est-ce que la citoyenneté? | 2002 | |
| Michel Schneider, Morts imaginaires [la mort vue par des écrivain] | 2003 | |
| Michel Serres, Rameaux ["enracinement et aventure"] | 2004 | |
| Michel Serres, Récits d'humanisme | 2006 | |
| Bernard Stiegler, Passer à l'acte [meurtrier devenu philosophe] | 2003 | |
| Marie-Louise Ténèze, Les contes merveilleux français - Recherches de leurs organisations narratives | 2005 | |
| Tzvetan Todorov, Mémoire du mal. Tentation du bien | 2001 | |
| Enzo Traverso, Passé, mode d'emploi - Histoire, mémoire, politique | 2006 | |
| Enzo Traverso, A feu et à sang: de la guerre civile européenne, 1914-1945 | 2008 | |
| Anne-Marie Trekker, Les mots pour s'écrire. Tissage de sens et de lien | 2006 | |
| Philippe Turchet, Codes inconscients de la séduction | 2004 | |
| D. Viart, B. Vercier, F. Evrard, La littérature française au présent* Héritage, modernité, mutations | 2006 | |
| Elie Wiesel, Le temps des déracinés | 2005 | |
| Sylvie Yvert, Ceci n'est pas de la littérature. Les forcenés de la critique passent à l'acte | 2008 | |
| Jean-Michel
Zakhartchouk, Lenseignant, un passeur
culturel |
2008 | |
| Edouard Zarifian, Le goût de vivre - Retrouver la parole perdue | 2008 | |
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